III. BULLE DE SUPPRESSION DE L'ORDRE DES TEMPLIERS, REPRODUITE D'APRÈS VILLANUEVA.
(Traduction de M. l'abbé BELET.)
CLÉMENT, évëque, serviteur des serviteurs de Dieu,
en. mémoire perpétuelle de la chose ;
Une voix a été entendue dans les hauteurs, voix de
lamentation, de deuil et de pleurs ; car le temps est venu, il est venu le
temps où le Seigneur, par la bouche du prophète, fait entendre cette plainte :
« Cette maison est devenue l'objet de ma fureur et de mon indignation ; elle
sera enlevée de devant ma face à cause de la malice de ses enfants ; car ils
m'ont provoqué à la colère ; ils m'ont tourné le dos et non le visage ; ils ont
mis des idoles dans la maison où mon nom a été invoqué, afin de la souiller.
Ils ont élevé des autels à Baal pour initier et consacrer leurs fils aux idoles
et aux démons. (Jérém., XXXXII, 31-35.) « Ils ont gravement péché, comme dans
les jours de Gabaa. » (Osée, IX, 9.) A une nouvelle si affreuse, en présence d'une infamie
publique si horrible (et qui en effet a jamais entendu, qui a jamais rien vu de
semblable ?) je suis tombé quand j'ai entendu, j'ai été contristé quand j'ai
vu, mon coeur s'est rempli d'amertume, les ténèbres m'ont enveloppé. Car c'est
la voix du peuple de la cité, la voix du temple, la voix du Seigneur qui rend à
ses ennemis ce qu'ils ont mérité. Le Prophète sent le besoin de s'écrier : «
Donnez-leur, Seigneur, donnez-leur des entrailles qui ne portent point
d'enfants et des mamelles desséchées » (Osée, IX,14) ; car leur malice a révélé
leurs iniquités. Chassez-les de votre maison ; que leur racine
soit desséchée, qu'ils ne fassent plus de fruit,
que cette maison ne soit plus une cause d'amertume et « une épine douloureuse »
(Ezéch., XXVIII, 24) ; car elle n'est pas légère la fornication de celle qui immole ses
fils, qui les donne et les consacre aux démons et non à Dieu, à des dieux
qu'ils ignoraient. C'est pourquoi cette maison sera vouée à la solitude et à
l'opprobre, à la malédiction et au désert ; « couverte de confusion et égalée à
la poussière, elle sera mise au dernier rang ; elle sera déserte, sans chemin
et sans eau ; elle sera brûlée par la colère du Seigneur qu'elle a méprisé.
Qu'elle ne soit point habitée, mais réduite en un désert ; que tous, en la
voyant, soient frappés de stupeur et se rient de toutes ses plaies. » (Jérém.,
L, 12, 13.) Car le Seigneur n'a pas choisi la nation à cause du lieu, mais le
lieu à cause de la nation ; or, comme le lieu même du temple a participé aux
forfaits du peuple, et que Salomon, qui était rempli de la sagesse comme d'un
fleuve, a entendu ces paroles formelles de la bouche du Seigneur, lorsqu'il lui
construisait un temple : « Si vos enfants se détournent de moi, s'ils cessent
de me suivre et de m'honorer, s'ils vont trouver des dieux étrangers, et s'ils
les adorent, je les repousserai de devant ma face, et je les chasserai de la
terre que je leur ai donnée, et je rejetterai de ma présence le temple que j'ai
consacré à mon nom, et il deviendra un sujet de proverbe et de fable, et un
exemple pour les peuples. Et tous les passants, à sa vue, seront étonnés et
lâcheront leurs sifflets ; ils diront : Pourquoi le Seigneur a-t-il traité ainsi
cette terre et cette maison ?
Et on leur répondra : Parce qu'ils se sont
éloignés de Dieu, leur Seigneur, qui les a achetés et rachetés, et qu'ils ont
suivi Baal et les dieux étrangers, et qu'ils les ont adorés et servis. Voilà
pourquoi le Seigneur les a frappés de ces maux terribles.» (III, Rois, IX, 6, 9.)
Déjà, vers le commencement de notre promotion au
souverain pontificat, avant même que nous vinssions à Lyon, où nous avons reçu
les insignes de notre couronnement, on nous avait insinué secrètement, là et
ailleurs, que le maître, les commandeurs et autres frères de la milice du
Temple de Jérusalem, y compris l'ordre lui-même, qui avaient été établis dans
les régions transmaritimes pour défendre le patrimoine de Notre-Seigneur
Jésus-Christ, et qui semblaient être tout particulièrement les champions de la
foi catholique, les défenseurs de la Terre-Sainte et les protecteurs de ses
intérêts (c'est pour cela que la sainte Église romaine, versant sur ces mêmes
frères et sur cet ordre la plénitude de sa particulière faveur, les avait armés
contre les ennemis du Christ du signe de la croix, entourés de nombreux
honneurs, munis de libertés et de privilèges divers, et que l'Eglise, aussi
bien que tous les fidèles, avait cru devoir les combler de toutes sortes de biens
et venir à leur aide de diverses manières), on nous avait insinué qu'ils
étaient tombés dans le crime d'une apostasie abominable contre le Seigneur
Jésus-Christ lui-même, dans le vice odieux de l'idolâtrie, dans le crime
exécrable de Sodome et dans diverses hérésies. Cependant, comme il était hors
de vraisemblance et qu'il ne semblait pas croyable que des hommes si religieux,
qui avaient si souvent répandu leur sang spécialement pour le nom du Christ,
qui semblaient exposer fréquemment leurs personnes à des dangers de mort, qui
paraissaient donner souvent de grands signes de piété tant dans leurs offices
divins que dans leurs jeûnes et autres observances, oubliassent leur salut au
point de commettre de tels crimes ; d'autant plus que cet ordre avait bien et
saintement commencé, et qu'il avait été approuvé par le Siège apostolique ; que
sa règle elle-même avait mérité d'être approuvée par ce même Siège
comme sainte, raisonnable et juste, nous n'avons
pas voulu, instruit par les exemples de Notre-Seigneur et par les enseignements
des Ecritures canoniques, prêter l'oreille à des insinuations et à des rapports
de ce genre. A la fin, cependant, notre très cher fils en Jésus-Christ,
Philippe, l'illustre roi de France, à qui ces mêmes crimes avaient été dénoncés,
poussé non par un sentiment d'avarice (car il ne prétendait point revendiquer
ou s'approprier aucun des biens des Templiers, puisqu'il s'en est désisté dans
son propre royaume, et en a complètement éloigné ses mains), mais par le zèle
de la foi orthodoxe, suivant les illustres traces de ses ancêtres, s'informa
autant qu'il put de ce qui s'était passé, et nous fit parvenir, par ses envoyés
et par ses lettres, de nombreux et importants renseignements pour nous
instruire et nous informer de ces choses. Ces crimes n'ont fait qu'accroître la
mauvaise réputation des Templiers et de leur ordre. En outre, un soldat de cet
ordre, d'une haute noblesse et qui jouissait dans l'ordre d'un grand crédit,
nous a déclaré en secret et avec serment que lui-même, lors de sa réception,
sur les conseils de celui qui le recevait, et en présence d'autres soldats de
la milice du Temple, il avait renié le Christ et craché sur la croix qui lui
était présentée par celui qui le recevait. Ce même soldat a dit encore que le
maître de la milice du Temple, encore vivant, avait reçu de la même façon un
soldat dans l'assemblée ultramaritime de cet ordre, c'est-à-dire qu'il lui
avait fait renier le Christ et cracher sur le croix, en présence d'environ deux
cents frères du même ordre ; qu'il lui avait ouï dire qu'on en usait ainsi dans
la réception des frères dudit ordre ; que sur l'invitation du chef ou de son
délégué, le récipiendaire reniait Jésus-Christ et crachait sur la croix pour
insulter le Christ crucifié ; que le chef et le récipiendaire faisaient
d'autres actes illicites et contraires à l'honnêteté
chrétienne. Pressé par le devoir de notre charge,
il nous a été impossible de ne point prêter l'oreille à tant et à de si grandes
clameurs.
Mais lorsque, grâce à la renommée publique et aux
vives instances du Roi, des ducs, des comtes, des barons et autres nobles,
ainsi que le clergé et du peuple de ce royaume, qui s'adressaient à nous en
personne, ou par des procureurs et des syndics, nous apprîmes (nous le disons
avec douleur) que le maître, les commandeurs et autres frères de cet ordre, que
l'ordre lui-même étaient entachés desdits crimes et de plusieurs autres, et que
ces crimes nous semblaient en quelque sorte démontrés par plusieurs aveux,
attestations et dépositions faites en France par ledit maître, le visiteur de
France, plusieurs commandeurs et frères de l'ordre, en présence d'une foule de
prélats et de l'inquisiteur de l'hérésie, ayant à leur tête l'autorité
apostolique, attestations consignées et rédigées en écriture publique, montrées
à nous et à nos frères, et que cependant le bruit et les clameurs soulevés par
cet ordre ne faisaient qu'augmenter et montraient assez, tant en ce qui regarde
l'ordre que les personnes qui le composent, qu'on ne pouvait point passer outre
sans un grand scandale, ni user de tolérance sans un danger imminent pour la
foi, nous, marchant sur la trace de Celui dont, quoique indigne, nous tenons la
place ici-bas, nous avons jugé qu'il fallait d'abord instituer une enquête sur
ces choses.
Nous avons donc cité devant nous plusieurs
commandeurs, prêtres, soldats et autres frères de cet ordre d'une haute
réputation, et leur ayant fait prêter serment, nous les avons adjurés avec
beaucoup d'affection, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, en les
menaçant du jugement de Dieu et de la malédiction éternelle, en vertu de la
sainte obéissance (puisqu'ils se trouvaient en lieu
sûr et propice où ils n'avaient rien à craindre),
nonobstant les confessions qu'ils avaient faites devant d'autres et qui ne
devaient leur causer aucun préjudice s'ils avouaient devant nous, de nous dire
sur ces choses la vérité pure et simple ; nous les avons interrogés là-dessus,
nous en avons examiné jusqu'à soixante-douze, avec l'assistance fidèle de
plusieurs de nos frères, et aussitôt, en notre présence et en présence desdits
frères, nous avons fait rédiger leurs confessions en écriture authentique, par
des mains publiques. Puis, après un laps de quelques jours, nous les avons fait
lire devant eux en consistoire et expliquer à chacun dans sa langue natale.
Persévérant dans leurs dépositions, ils les ont approuvées expressément et
librement, telles qu'elles venaient d'être lues.
Désirant ensuite instituer nous-même une enquête à
ce sujet, de concert avec le grand-maître, le visiteur de France et les
principaux commandeurs de l'ordre, nous avons, pendant notre séjour à Poitiers,
mandé devant nous le grand-maître, le visiteur de France, ainsi que les grands
commandeurs de Normandie, d'Aquitaine et de Poitou. Mais comme plusieurs
d'entre eux étaient alors tellement malades qu'ils ne pouvaient ni venir à
cheval, ni se faire amener commodément en notre présence, et que nous, nous
voulions savoir la vérité sur tout ce qui vient d'être dit, nous assurer de la
réalité de ce que renfermaient les confessions et les dépositions qu'on disait
qu'ils avaient faites en France devant l'inquisiteur de l'hérésie, en présence
des notaires publics et de plusieurs hommes de bien, nous avons confié ces
dépositions, que l'inquisiteur avait montrées et fournies à nous et à nos
frères par l'entremise de notaires publics, nous les avons confiées à nos fils
bien-aimés Bérenger, du titre de Nérée et Achille, maintenant évêque de
Tusculum ; à Etienne, du titre de Saint-Cyriaque, prêtre des Thermes, et à
Landulfe, du titre de Saint Angèle, diacre, dont
la sagesse, l'expérience et l'exactitude nous inspiraient, une assurance
entière, et nous leur avons ordonné de faire avec le grand-maître, le visiteur
et les commandeurs susdits une enquête tant sur ceux-ci que sur chaque membre
de l'ordre en général et sur l'ordre lui-même, de nous mander l'exacte vérité
et tout ce qu'ils trouveraient dans cette affaire, de faire rédiger leurs
confessions et dépositions par un notaire public, de les faire présenter à
notre apostolat, et d'accorder auxdits maître, visiteur et commandeurs, d'après
la forme de l'Eglise, le bénéfice de l'absolution de la sentence
d'excommunication qu'ils auraient encourue pour ces crimes, au cas où ils
seraient trouvés réels, si, comme ils le devaient, ils demandaient humblement
et dévotement l'absolution. Ces cardinaux se sont rendus en personne auprès du
grand-maître général, du visiteur et des commandeurs, et leur ont exposé le
motif de leur visite. Et comme leurs personnes et celles des autres Templiers
résidant en France nous avaient été remises, ils leur enjoignirent, en vertu de
l'autorité apostolique, de leur déclarer librement et sans nulle crainte,
purement et simplement, la vérité sur toutes ces choses. Le grand-maître, le
visiteur et les commandeurs de Normandie, d'Aquitaine et du Poitou, en présence
des trois cardinaux, de quatre notaires publics et de plusieurs autres hommes
de bien, firent serment, la main sur les saints Evangiles, de dire la pure et
entière vérité sur ces griefs ; ils déposèrent et avouèrent, entre autres
choses, devant chacun d'eux, librement et volontairement, sans violence ni
terreur, que lorsqu'ils avaient été reçus dans l'ordre, ils avaient renié le
Christ et craché sur la croix, et qu'eux-mêmes avaient reçu un grand nombre de
frères dans la même forme, c'est-à-dire en leur faisant renoncer à Jésus-Christ
et cracher sur la croix.
Quelques-uns
d'entre eux ont encore confessé d'autres crimes
horribles et déshonnêtes que nous tairons présentement. Ils ont dit en outre et
avoué que ce qui était contenu dans leurs confessions et dépositions faites en
présence de l'inquisiteur était vrai.
Ces confessions et dépositions du grand-maître, du
visiteur et des commandeurs ont été rédigées en écriture publique par quatre
notaires publics en présence du grand-maître, du visiteur, des commandeurs et
de quelques autres personnes de bien et, après un intervalle de quelques jours,
lecture leur en a été donnée par ordre et en présence desdits cardinaux, et on
les a expliquées chacun dans sa propre langue. Persévérant dans leurs
déclarations, ils les ont expressément et librement approuvées telles qu'elles
venaient d'être lues. Après ces aveux et dépositions, ils furent absous par les
cardinaux de l'excommunication qu'ils avaient encourue pour ces faits, et
demandèrent à genoux et les mains jointes, humblement et dévotement, et non
sans verser des larmes abondantes, l'absolution. Les cardinaux (car l'Eglise ne
ferme pas son sein à qui revient à elle) ayant reçu du grand-maître, du
visiteur et des commandeurs l'abjuration de leur hérésie, leur ont expressément
accordé, par notre autorité, le bénéfice de l'absolution selon la forme de
l'Eglise, puis, revenant auprès de nous, ils nous ont présenté les confessions
et les dépositions du grand-maître du visiteur et des commandeurs rédigées en
écriture publique par des mains publiques, et ils nous ont rapporté ce qu'ils
avaient fail avec eux. Par ces confessions, par ces dépositions et par cette
relation, nous avons trouvé que le grand-maître, le visiteur et les commandeurs
de Normandie, d'Aquitaine et de Poitou étaient gravement coupables, les uns sur
plusieurs points, les autres sur un petit nombre.
Or, considérant que des crimes si horribles ne
pouvaient ni ne devaient passer impunis sans une
grande offense au Dieu tout puissant et à tous les catholiques, nous avons
résolu, du consentement de nos frères, de faire sur ces crimes et ces excès,
par les Ordinaires des lieux, par d'autres personnes zélées et prudentes
déléguées par nous, une enquête contre chaque personne de cet ordre, et une
enquête contre l'ordre lui-même, par certaines personnes de choix à qui nous
avons cru devoir confier ce mandat.
Après cela, dans toutes les parties du monde où
les frères de cet ordre avaient coutume d'habiter, des enquêtes ont été faites
contre chaque individu de l'ordre, tant par les ordinaires que par les hommes
délégués par nous, puis contre l'ordre lui-même, par les inquisiteurs que nous
avons cru devoir charger de cette mission. Ces enquêtes ont été renvoyées à
notre examen ; les unes ont été lues avec beaucoup de soin et examinées
attentivement par nous et par nos frères les cardinaux de la sainte Eglise
romaine ; les autres, à Malaucène, diocèse de Vaison, par une multitude
d'hommes très lettrés, prudents, fidèles, craignant Dieu, zélateurs de la foi
catholique, et exercés, tant prélats que d'autres.
Ensuite nous sommes allés à Vienne, où se
trouvaient déjà réunis pour le concile convoqué par nous plusieurs patriarches,
archevêques, évêques élus, abbés exempts et non exempts, et autres prélats des
églises, outre les procureurs des prélats et des chapitres absents. Dans une
première session tenue avec lesdits cardinaux, prélats et procureurs, nous
avons cru devoir leur exposer les causes de la convocation du Concile. Et comme
il était difficile ou plutôt impossible que tous les cardinaux, prélats et
procureurs rassemblés dans ce concile s'entendissent en notre présence sur la
manière de procéder touchant l'affaire desdits frères, on a, sur notre ordre,
choisi et nommé
d'un commun accord, entre tous les prélats et
procureurs présents au concile, quelques patriarches, archevêques, évêques,
abbés exempts et non exempts, ainsi que d'autres prélats des églises et
procureurs de toutes les parties de la chrétienté, de toute langue, nation et
pays, qu'on croyait les plus habiles, les plus sages et les plus capables, pour
traiter avec nous et avec lesdits cardinaux cette affaire si solennelle.
Ensuite, dans le local choisi pour le concile, c'est-à-dire à la cathédrale,
nous avons fait lire publiquement ces attestations sur l'enquête de l'ordre
devant les prélats et les procureurs, et cela pendant plusieurs jours et autant
qu'ils l'ont voulu ; et dans la suite ces attestations et les rubriques faites
à leur sujet ont été vues, lues et examinées avec la plus grande diligence et
sollicitude, non superficiellement, mais avec une mûre attention, par plusieurs
de nos vénérables frères, par le patriarche d'Aquilée, les archevêques et
évêques présents au sacré concile, élus et députés ad hoc et choisis par le
concile. Ces cardinaux, patriarches, archevêques et évêques, abbés exempts et
non exempts, et autres prélats et procureurs ayant donc été nommés par les
autres pour cette affaire et s'étant présentés devant nous, nous les
consultâmes secrètement sur la manière de procéder dans cette cause, attendu
que quelques Templiers s'offraient à prendre la défense de l'ordre. La majeure
partie des cardinaux, et presque tout le concile, d'abord ceux qui avaient été
choisis par le concile entier pour le représenter, puis une partie beaucoup
plus grande, les quatre ou les cinq parties des hommes de tout pays qui
assistaient au concile furent d'avis, ainsi que lesdits prélats et procureurs,
qu'il fallait laisser l'ordre se défendre, et que sur le chef des hérésies,
objet de l'enquête, on ne pouvait, d'après ce qui était prouvé jusque-là, le
condamner sans offenser Dieu et violer la justice. D'autres disaient, au
contraire, qu'il ne fallait pas les admettre à
défendre l'ordre, que nous ne devions point lui donner de défenseur, que si
l'on tolérait qu'il se défendit, comme le voulaient les premiers, l'affaire
courrait des dangers, la Terre-Sainte souffrirait notablement, il s'ensuivrait
des altercations, des retards et un ajournement de la décision de cette affaire.
Ils ajoutaient encore plusieurs autres raisons. Sans doute, les précédentes
procédures dirigées contre cet ordre ne permettent pas de le condamner
canoniquement comme hérétique par une sentence définitive ; cependant, comme
les hérésies qu'on lui impute l'ont singulièrement diffamé, comme un nombre
presque infini de ses membres, entre autres le grand-maître, le visiteur de
France et les principaux commandeurs, ont été convaincus desdites hérésies,
erreurs et crimes par leurs aveux spontanés ; comme ces confessions rendent
l'ordre très suspect, comme cette infamie et ce soupçon le rendent tout à fait
abominable et odieux à la sainte Eglise du Seigneur, aux prélats, aux
souverains, aux princes et aux catholiques ; comme, de plus, on croit
vraisemblablement qu'on ne trouverait pas un homme de bien qui voulût désormais
entrer dans cet ordre, toutes choses qui le rendent inutile à l'Eglise de Dieu
et à la poursuite des affaires de Terre-Sainte, dont le service lui avait été
confié ; comme ensuite nous et nos frères avions fixé le présent concile comme
le terme définitif où la décision devait être prise et la sentence promulguée,
et que le renvoi de la décision ou du règlement de cette affaire amènerait,
comme ou le croit probablement, la perte totale, la ruine et la dilapidation
des biens du Temple, donnés, légués et concédés par les fidèles pour secourir
la Terre-Sainte et combattre les ennemis de la foi chrétienne: entre ceux qui
disent qu'il faut, pour les crimes susdits, promulguer la sentence de
condamnation
contre cet ordre, et ceux qui disent que les
procédures qui ont eu lieu ne permettent pas, après une longue et mûre
délibération, de le condamner avec justice, nous, n'ayant que Dieu en vue et
prenant en considération le bien des affaires de Terre-Sainte, sans incliner ni
à droite ni à gauche, nous avons pensé qu'il fallait prendre la voie de
provision et d'ordonnance pour supprimer les scandales, éviter les dangers et
conserver les biens destinés au secours de la Terre-Sainte.
Considérant donc l'infamie, le soupçon, les
insinuations bruyantes et autres choses susdites qui s'élèvent contre cet ordre
; considérant la réception occulte et clandestine des frères de cet ordre ;
considérant que lesdits frères se sont éloignés des habitudes communes de la
vie des mœurs des autres fidèles, en ceci surtout, que lorsqu'ils recevaient
des frères dans leur ordre ceux-ci étaient obligés, dans l'acte même de leur
réception, de promettre et de jurer qu'ils ne révéleraient personne le mode de
leur réception et qu'ils seraient fidèle à ce vœu, ce qui est contre eux une
présomption évidente ; considérant, en outre, le grave scandale que tout cela a
soulevé contre l'ordre, scandale qui ne semble pas pouvoir s'apaiser tant que
l'ordre subsistera ; considérant aussi le péril de la foi et des âmes, tant de
faits horribles perpétrés par un très grand nombre de frères, et plusieurs
autres raisons et causes justes qui ont dû raisonnablement nous porter à
prendre les mesures subséquentes ; attendu que la majeure partie desdits cardinaux
et prélats élus par tout le concile, c'est-à-dire les quatre ou cinq parties,
ont trouvé plus convenable, plus expédient et plus utile à l'honneur du
Très-Haut, à la conservation de la foi chrétienne et aux besoins de la
Terre-Sainte, sans parler de plusieurs autres raisons valables, de suivre la
voie de provision et d'ordonnance du Siège apostolique,
en supprimant ledit ordre et en appliquant ses
biens à l'usage auquel ils avaient été destinés, et quant aux membres de
l'ordre encore vivants de prendre de sages mesures plutôt que de leur accorder
le droit de défense et de proroger l'affaire ; considérant encore qu'en
d'autres circonstances, sans qu'il y ait eu de la faute des frères, l'Eglise
romaine a supprimé quelquefois d'autres ordres importants pour des causes
incomparablement moindre que celles-ci ; nous supprimons, par une sanction
irréfragable et valable à perpétuité, non sans amertume et sans douleur dans le
cœur, l'ordre des Templiers, son état, son costume et son nom, non par une
sentence définitive, mais par manière de provision ou d'ordonnance apostolique,
et nous le soumettons à une interdiction perpétuelle, avec l'approbation du
concile ; défendant expressément à qui que ce soit d'entrer désormais dans cet
ordre, de recevoir ou de porter son costume et de se faire passer pour
Templier. Quiconque y contreviendra encourra la sentence d'excommunication ipso
facto.
Nous réservons à la disposition et à l'ordonnance
de notre Siège apostolique les personnes et les biens de l'ordre, et avec la
grâce d'en haut, nous entendons en user pour la gloire de Dieu, l'exaltation de
la foi chrétienne et la prospérité de la Terre-Sainte avant la fin du présent
concile. Nous défendons expressément à qui que ce soit, quelle que soit sa
condition ou son état, de se mêler des personnes ou des biens de cet ordre, de
rien faire, innover, attenter sur ces choses au préjudice de l'ordonnance ou de
la disposition que nous allons prendre, déclarant dès à présent nul et invalide
tout ce qui pourrait être attenté par qui que ce soit sciemment ou par
ignorance. Cependant, nous n'entendons point par là déroger aux procédures qui
ont été Faites ou qui pourront être faites sur chaque personne des Templiers,
par les
évêques diocésains et par les conciles
provinciaux, comme nous l'avons établi ailleurs. C'est pourquoi nous défendons
à qui que ce soit d'enfreindre cette page de notre ordonnance, provision,
constitution et défense, et d'y contrevenir par une téméraire audace. Si
quelqu'un osait le faire, qu'il sache qu'il encourra l'indignation du Dieu
tout-puissant et de ses apôtres, les bienheureux Pierre et Paul.
Donné à Vienne, le XI des calendes d'avril, de notre
pontificat la septième année.
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