NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES. I. SUR LA DIFFICULTÉ D'ACCORDER LA DATE DES INTERROGATOIRES DES TEMPLIERS AVEC CELLE DU PONTIFICAT DE CLÉMENT V.
Les Templiers furent arrêtés à Paris, dans la nuit
du 12 au 13 octobre 1307. Leur interrogatoire commença six jours après
l'arrestation. Le texte de cet interrogatoire a été publié par M. Michelet,
dans la collection des Documents inédits de l'Histoire de Fiance, t. II, p. 277 et suivantes. Il
débute ainsi :
Pateat universis per hoc presens publicum
instrumentant quod anno Domini millésime CCC septimo, indictione sexta,
pontificatus sanctissimi patris et domini clémentis, divina providencia pape quinti, anno secundo, die XIX octobris.
Lors de la lecture de l'étude qui précède devant
l'académie des inscriptions (séance du 5 novembre 1869), une question fort
difficile fut soulevée par l'un de mes savants auditeurs, l'habile continuateur
d'une des œuvres les plus importantes des Bénédictins. Il s'agissait de savoir
comment le 19 octobre 1307, jour où commença incontestablement l'interrogatoire
des Templiers, pouvait concorder avec la seconde année du pontificat de Clément
V, élu le 5 juin 1305. Cette
difficulté demeura sans solution, et mon savant interlocuteur ne parvint pas
plus que moi à l'éclaireir. Il pensait, et je croyais comme lui que Clément V avait compté les années
de son pontificat, soit du jour de son élection, soit du 22 juillet suivant,
jour où il fit publier à Bordeaux le décret qui l'appelait à la chaire de saint
Pierre. Cette dernière opinion
est en effet fort répandue, et elle a pour elle
l'autorité de du Chesne qui, après avoir relaté l'élection de Bertrand de Got,
ajoute ce qui suit : « Toutefois il ne laissa pas de se porter encore pour
archevêque jusque à ce que le décret de son élection lui eût été rendu.... Qui
plus est, il retint toujours le même sceau dont il usoit pendant son
archiépiscopat. » (Hist. des Papes, t. Il, p. 231, in-f, 1653.)
Si cette opinion était juste ; la question posée
serait insoluble : il y aurait impossibilité absolue de concilier les deux
dates exprimées en tête de l'interrogatoire de 1307, celle de l'année commune
et celle du pontificat. Au 19 octobre 1307, Clément V n'eût pas été dans la deuxième
année de son pontificat, mais bien dans la troisième, s'il l'eut daté du jour
de son élection ou de celui de sa proclamation.
Cette question ne touchait que très indirectement
à mon sujet ; quelle que fut la solution qu'on lui donnât, il n'en recevait
aucune atteinte. C'est pourquoi je ne m'en préoccupai pas tout d'abord et me
contentai d'y répondre en supposant une erreur de rédaction dans
l'interrogatoire de 1307. Plus tard, en l'examinant de près, j'ai compris
qu'elle est susceptible d'une solution fort claire ; mais cette solution a pour
conséquence de faire naître des doutes sur l'ordre chronologique dans lequel
ont été rangés les nombreux documents relatifs aux Templiers et émanés de
Clément V
et de
Philippe-le Bel. Ces documents sont-ils classés dans l'ordre et à la date qui
leur convient ? Leurs classificateurs n'ont-ils pal obéi à l'idée fausse que
l'un des signataires faisait remonter son règne au jour de son élection ?
N'ont-ils pas, par suite de ce bouleversement, entraîné ceux qui les ont suivis
dans d'étranges erreurs d'appréciation, car les événements ne laissent
apercevoir leurs véritables causes que quand on les enchaîne dans leur ordre
naturel et normal.
Cette seconde question, plus générale et plus
importante que celle dont elle découle, fera l'objet de la note II qui suit : elle ne
pouvait être vidée que par l'étude attentive de la chronologie des principaux
actes relatifs à la suppression de l'ordre du Temple. Pour le moment, je me
contenterai de résoudre la première.
Les rédacteurs de l'interrogatoire de 1307 n'ont
pas compté les années du pontificat de Clément V à partir de son élection ou de sa proclamation, mais à
dater du jour de son couronnement, qui eut lieu à Lyon, le 14 novembre 1305. En
calculant ainsi, l'on était bien encore au 19 octobre 1307, dans la seconde
année du pontificat. On y était encore lors des séances suivantes et
jusqu'à celle du 15 novembre exclusivement.
A partir de cette dernière séance, l'on entrait
dans la troisième année du pontificat, et les mots anno secundo auraient
du être remplacés par les mots : anno tertio. Il n'en est point ainsi,
du moins dans le texte imprimé par M. Michelet. Les séances du 15 novembre 1307
(t. Il, p. 393), celle du 17 novembre (p. 401), celle du 21 du même mois (p.
408), toutes ces séances reproduisent la supputation chronologique des précédentes
et. sont datées de l'an II du pontificat.
C'est seulement quand on arrive à la dernière
séance, celle du 24 novembre 1307 (p. 411), qu'on rencontre enfin un changement
dans la supputation des années et qu'on lit : anno tertio.
Le texte publié par M. Michelet a été collationné
avec trop de soin pour que l'erreur soit imputée au copiste. Elle est
probablement dans l'original. Mais elle s'explique tout naturellement par
l'habitude qu'avaient les scribes de reproduire la formule qui convenait aux
premières séances. Arrivés à la clôture de leur procès-verbal, ils ont apporté
plus de soin à bien indiquer le temps où
ils le rédigeaient et ont mis la date du
pontificat en concordance avec celle du jour et de l'année commune.
L'enquête faite à Paris en 1309 par les
commissaires du pape est en parfaite harmonie, au point de vue de la façon dont
elle est datée, avec l'interrogatoire de 1307. On y relate la citation adressée
par ces commissaires à tous les frères de l'ordre du Temple et qui est ainsi
datée : Actum et datum Parisius, die veneris ante festum beati Laurencii,
anno Domini M° CCC° nono, indictione septima, pontifïcatus predicti Domini
nostri summi Pontificis anno quarto (Procès des Templiers, t, 1er, p. 14).
Le vendredi avant la Saint Laurent (8 août) 1309, Clément V était bien dans la
quatrième année de son pontificat, si on le fait commencer seulement au 14
novembre 1305.
En agissant comme ils l'ont fait, les rédacteurs
des enquêtes de 1307 et de 1309 se conformaient à l'usage adopté par Clément V pour la date de ses
actes. Sans être commun, cet usage n'est pas exclusivement propre à ce
souverain pontife : d'autres papes l'ont suivi. Les auteurs de l'Art de
vérifier les dates disent à ce sujet : « Clément V, comme bien d'autres papes, ne
comptait les années de son pontificat que du jour de son couronnement. Dans la
suite, lorsque les Papes donnaient des bulles avant que d'être couronnés, ils
les dataient : a die suscepti à nobis apostolatus qfficii. » (Art de
vérifier les dates, t. Ier, p. 314, édit. del783). Cette opinion a été
adoptée et reproduite par M. Natalis de Wailly,
dans ses Eléments de paléographie, t. Ier, p. 281.
Si donc, dans l'interrogatoire de 1307, il y a
erreur sur l'année du pontificat, c'est seulement pour trois séances. Ajoutons
qu'il y a erreur aussi sur l'année de l'indiction. On a pu voir que l'intitulé
du procès porte : indictione sextà. Il aurait fallu quintà.
En effet l'indiction est une période de quinze
ans, et l'opinion la plus commune (car il y en a plusieurs) fait partir la première
indiction du Ier janvier de l'an 313. Pour vérifier à quelle année de
l'indiction correspond une année de l'ère chrétienne, il faut soustraire 312 de
l'année de l'ère chrétienne et diviser par 15 le résultat de la soustraction
(*). Le résultat sera le nombre de l'année qu'on cherche. Ainsi, sur 1307, l'on
doit d'abord retrancher 312, et il reste 995 ; ce nombre divisé par 15, donne
pour quotient 66, qui est l'indiction courante en 1307, et laisse de
plus le nombre 5 pour reste. En 1307, on était donc dans la 5e année
de la 66 indiction et non dans la 6e.
(*) M. NATALIS DE WAILLY, Élém. de paléographie,
t. 1er, p. 73.
Cela est si vrai, et l'erreur des rédacteurs du
procès sur ce point est si flagrante, que dans la citation relatée plus haut et
qui est postérieure de vingt-deux mois au procès de 1307, on lit : indictione
septimà. Cette date est exacte et suffirait à elle seule pour démontrer
l'erreur dont il s'agit, puisqu'on ne pouvait être, en octobre 1307, dans la 6°
année de l'indiction, si, en août 1309, l'on était dans la 7e.
Mais de pareilles erreurs furent communes dans
tous les temps (*), et celle-là n'affecte en rien
l'exactitude ni la concordance des deux autres dates du procès, celle de
l'année ordinaire et celle de l'année du pontificat. Je le répète, entre ces
deux dates la concordance est parfaite si l'on admet, avec les Bénédictins et
contrairement à l'opinion de du Chesne, que Clément V n'a compté les années de son pontificat que du jour de
son couronnement.
(*) M. NATALIS DE WAILLY, Élém. de paléographie,
t. 1er, p. 246.
Or, c'est là un fait certain à mes yeux, et que
confirment de nombreux documents, lesquels ne s'expliquent et ne se coordonnent
que si on l'admet. Il semble malheureusement être resté inconnu de nombre
d'érudits et d'historiens. Mon savant interlocuteur de l'Institut avait mille
fois raison de dire que toute la chronologie des actes relatifs à la
condamnation des Templiers est encore à faire.
Cette chronologie fera l'objet de la note
suivante. J'ai pu me convaincre en l'établissant et l'on se convaincra en la
lisant que, faute d'avoir observé la règle qui vient d'être énoncée relative au
point de départ du pontificat de Clément V, des auteurs très recommandables
ont singulièrement interverti l'ordre de plusieurs documents et de plusieurs
faits. Ceux qui, dans l'avenir, écriront l'histoire du règne de
Philippe-le-bel, retireront peut-être quelque utilité de mon modeste travail et
il leur sera facile, en suivant la même marche, de vérifier ou de rectifier la
date de tous les autres actes pontificaux de Clément V.
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