II. RAPPORTS ET DIVERGENCES DE LA DOCTRINE DU TEMPLE AVEC CELLE DES SECTES ASIATIQUES.
Les Assassins s'étaient établis à Alep vers les
dernières années du Xle siècle de notre ère : cette ville était alors la
capitale du petit état de Ridhouan, prince Seldjoukide. Grâce à la protection
de ce prince et à l'effroi qu'ils inspiraient, les Assassins propagèrent vite
leur doctrine, Quiconque voulait mettre sa vie en sûreté ou se préserver de
l'oppression avait recours à leur appui. Tous les crimes leur semblaient permis
: ils enlevaient au milieu des rues des femmes, des enfants, et les
conduisaient où ils voulaient, sans qu'on essayât de les tirer de leurs mains (*). Ce fut vers le milieu du Xlle siècle que leur puissance
en Syrie acquit son plus grand développement. Possesseurs des deux fortes
places de Kadmoûs et de Massiath, ils étaient ainsi devenus les voisins des
comtes de Tripoli, et la guerre n'avait pas tardé à s'allumer entre eux et les
princes francs. Dans l'année 1152, suivant l'Art de vérifier les dates, ils
assassinèrent le comte de Tripoli, Raymond Ier. Ce fut alors que les Templiers,
pour venger ce meurtre, entrèrent sur le territoire des Ismaéliens, et les
forcèrent de consentir un traité par lequel ces sectaires s'obligeaient à payer
annuellement une somme de douze mille pièces d'or.
(*) M. Défrémery, article sur les
Assassins, déjà cité, pages 4, 47, 49.
Quelques années après, vers 1168, le Vieux de la
Montagne, nom générique du chef des Assassins, envoya près d'Amauri, roi de
Jérusalem, un ambassadeur chargé de lui dire secrètement que si les Templiers
qui occupaient les forteresses voisines de ses Etats voulaient le libérer du
tribut dont il vient d'être
question, il se
convertirait, lui et les siens, à la foi
chrétienne. Cette conversion devait peu coûter à des hommes qui au fond du
cœur, mettaient toutes les religions sur la même ligne et se faisaient gloire
de n'obéir à aucune. Amauri accepta la proposition avec plaisir et offrit même
aux Templiers de payer à l'avenir sur son trésor le tribut qu'ils recevaient
auparavant du chef des Assassins. Il congédia l'envoyé avec une escorte, «
mais, dit M. Defrémery, dont nous empruntons ici la version, lorsque ce
personnage eut dépassé Tripoli, et au moment où il allait rentrer dans son
pays, des Templiers se précipitèrent sur lui à l'improviste et le tuèrent.
Amauri se montra très irrité en apprenant ce meurtre, et en demanda réparation
au grand-maître du Temple, qui rejeta le crime sur un nommé Gauthier de
Maisnil, homme méchant et borgne. Le roi s'excusa auprès du prince des
Assassins et lui promit de venger le trépas de son ambassadeur ; il en fut
empêché par la maladie qui vint le surprendre pendant qu'il faisait le siège de
Panéas, et qui mit fin à ses jours (1174). » Il ne semble pas que ces
événements aient rompu le traité existant entre les Templiers et les Assassins.
Lorsqu'en mai 1250, Louis IX, après être sorti de captivité, vint débarquer à
Saint-Jean-d'Acre, il reçut dans cette ville des messagers que le Vieux de la
Montagne lui envoyait. Ces ambassadeurs offrirent au roi cette alternative, ou
d'envoyer au chef des Assassins des présents semblables à ceux que,
disaient-ils, divers princes, parmi lesquels étaient l'empereur d'Allemagne et
le roi de Hongrie, lui offraient tous les ans, ou de le dispenser du tribut que
ce chef devait au Temple et à l'Hôpital. On voit par là que les Hospitaliers
avaient profité de l'exemple donné par les Templiers et avaient, eux aussi,
rançonné les brigands Ismaéliens.
Voici de quelle fière façon les grands-maîtres du
Temple et de l'Hôpital répondirent le lendemain aux envoyés du
Vieux de la Montagne : « Nous vous commandons que
vous retourniez vers votre seigneur et reveniez dans la quinzaine, et apportiez
au roi, de la part de votre seigneur, telles lettres et tels joyaux qu'il se
tienne pour apaisé et vous en sache bon gré. » Et les envoyés revinrent en
effet dans la quinzaine apportant les présents demandés, un jeu d'échecs, un
éléphant de cristal, et « une beste que l'on appelle orafle (girafe) » aussi en
cristal. A cet acte de déférence, le saint roi répliqua par un procédé
analogue. Il renvoya les ambassadeurs avec des présents magnifiques et leur
adjoignit frère Yves le Breton, de l'ordre des frères prêcheurs, qui savait
l'arabe. Au dire de Joinville, frère Yves entra en communication avec le Vieux
de la Montagne et s'aperçut qu'il ne croyait pas en Mahomet, mais en la loi
d'Ali, observation juste quoique superficielle, comme on peut s'en assurer par
ce qui précède.
Tels sont les seuls faits bien notoires qui
établissent les relations des Templiers avec les Ismaéliens de Syrie. Ces
relations ne furent nullement amicales et sont loin de plaider en faveur de la
thèse qui voit dans les chevaliers du Temple, des adeptes de la doctrine
secrète de ces sectaires. En 1272, moins de quinze ans avant la prise de
Jérusalem par Saladin, les Templiers étaient encore en hostilité avec les
Assassins, et guerroyaient contre eux en compagnie du fils aîné du roi
d'Angleterre Henri III, le prince Edouard, qu'un sicaire ismaélien, à l'instigation du sultan
mamelouk Bibars, faillit assassiner (*).
(*) M. Défrémeiy,Nouvelles recherches, etc., p. 111.
A défaut des faits, les analogies existant entre
les doctrines prouvent-elles clairement que les Templiers se soient laissés
séduire aux principes religieux des Ismaéliens ? Ces analogies ne sont pas
contestables : il s'agit seulement d'en mesurer la portée.
Remarquons d'abord qu'au point culminant et sous
les derniers voiles de leur enseignement progressif, les
Ismaéliens cachent la liberté indéfinie de penser,
le scepticisme le plus absolu. C'est là le mystère suprême qui n'est révélé
qu'aux adeptes du dernier degré. On les laisse libres de choisir celui des
systes philosophiques ou religieux qui leur convient le mieux ; mais, en somme,
c'est l'éternité de la matière, ou, comme dit Novaïri, l'éternité des principes
élémentaires, des substances, c'est le pur matérialisme en un mot qu'on leur
enseigne. Toutes les religions, toutes les hérésies, toutes les philosophies
s'accommodent avec la doctrine du sens intérieur ; son extrême souplesse se
prête à toutes les interprétations : elle ne répudie pas plus Manès que
Bardesane, Valentin ou Platon. Si l'unité divine est attaquée, si le dualisme
est professé, c'est seulement pour les prosélytes non encore parvenus au summum
de la science ; encore a-t-on bien soin, afin de satisfaire les monothéistes,
de placer au-dessus de l'être préexistant, père de celui qui a fait le monde,
un autre être sans nom dont le préexistant a lui-même reçu l'existence,
conception qui rappelle la religion de Zoroastre, d'après laquelle le bon et le
mauvais principe, Ormuzd et Ahriman, sont tous deux sortis d'un principe
supérieur, de l'infini.
Le dualisme professé par les Templiers semble
moins raffiné et plus grossier. Ils ne mettent point le bon et le mauvais
principe sur la même ligne ; ils subordonnent le second au premier : au-dessus
du Dieu bon, du préexistant des Ismaéliens, ils ne reconnaissent point un être
supérieur et innommé. C'est par une conséquence de leur éclectisme religieux,
de leur indifférence absolue en matière de foi, que les Ismaéliens furent
conduits à la licence effrénée qui caractérise la plupart de leurs sectes. Si
les Templiers arrivèrent aux mêmes résultats immoraux, ce fut uniquement par
suite de la prédominance qu'ils accordaient au principe du mal ; mais loin de
laisser, à l'imitation des Ismaéliens, leurs initiés
libres de choisir entre tous les systes religieux et philosophiques, il paraît
bien, au contraire, qu'ils n'eurent qu'une doctrine et qu'ils s'accordèrent
pour l'imposer. S'ils admirent divers degrés d'initiation, point qui n'est pas
suffisamment éclairci, ce fut sans doute dans le but unique de ne pas lever
d'un seul coup tous les voiles qui couvraient leurs mystères et de ménager
ainsi les consciences timorées ; mais rien n'atteste que le dernier degré de
leur enseignement fut d'apprendre au prosélyte que tout ce qu'on lui avait
révélé jusque-là était nul et vain, une simple préparation à l'indifférence
absolue et au matérialisme. En un mot, les Templiers sont des sectaires
dualistes ; ce ne sont ni des athées, ni des libres penseurs.
Si des dogmes généraux on passe à la christologie,
il faut reconnaître que celle des Ismaéliens diffère profondément de l'opinion
grossière que les Templiers paraissent avoir professée touchant la personne du
Christ. Jésus, fils de Marie, est un prophète pour les Ismaéliens, pour ceux
des premiers degrés, bien entendu. Il vient après Adam, Noé, Abraham et Moïse,
et il précède immédiatement Mahomet, qui lui-même précède le fils d'Ismaël.
Jésus est un des sept Natiks ou prophètes parleurs, car il a enseigné une loi
par laquelle il a abrogé les lois de tous ceux qui l'avaient précédé, comme
Mahomet a abrogé la sienne ; et cette abrogation successive des lois anciennes
est le propre des prophètes parleurs. Les deux historiens déjà cités, Makrizi et
Nowaïri, sont d'accord, sur cette définition du rôle de Jésus dans la doctrine
Ismaélienne et, en général, sur celui des sept prophètes parleurs dont chacun
est suivi de sept prophètes silencieux qui enseignent sa religion, jusqu'à ce
qu'un nouveau parleur vienne l'abroger
(*).
(*) De SACY, Introduction, p.
CVII.
Rien de pareil chez les Templiers : Jésus, à leurs
yeux,
n'est nullement un prophète ni un envoyé de Dieu.
C'est un homme comme tous les autres, un malfaiteur justement condamné à périr
pour racheter ses crimes et non ceux du genre humain. Ce désaccord radical sur
un point si important suffirait à lui seul pour établir que les Templiers n'ont
point, autant que l'ont dit certains historiens récents (*), subi l'influence
des doctrines ismaéliennes. Quant à nous, après cet examen dont nous ne donnons
ici que les principaux résultats, nous tenons pour constant qu'entre les deux
systes religieux, il n'y a d'autres points généraux de ressemblance que ceux
qu'offrent nécessairement tous les cultes dualistes : ce n'est pas là qu'il
faut chercher la source et l'inspiration décisive de l'hérésie du Temple.
(*) Voyez M. Henri MARTIN, Hist.
de France, t. IV, p. 478.
Sans doute l'idole adorée par les Templiers
paraît, comme celle des Druses et des Nosaïris, être l'emblème du mauvais
principe ; mais elle en diffère profondément quant à la forme, puisque c'est
une tête humaine ayant un ou deux visages, tandis que, chez les Druses au
moins, l'idole offre la figure d'un veau, symbole des cultes ennemis de la
religion unitaire.
Enfin, rien absolument ne donne lieu de supposer
que les Templiers aient fait aucun emprunt, au sabéïsme, ni qu'ils aient, comme
paraissent le faire encore les Nosaïris, rendu un culte à la lune et au soleil.
Nous terminerons ce chapitre par la discussion
d'un fait dans lequel on a cru voir l'origine asiatique de l'hérésie du Temple.
Il a été question plus haut des Yezidis, importante tribu kourde qui occupe les
montagnes voisines de la ville de Singar, dans la Mésopotamie, et dont la
religion paraît participer à la fois de celle des Mages, des Sabéens et des
Manichéens. Les Yezidis adorent le soleil à son lever et reconnaissent un bon
et un mauvais principe, mais donnent la supériorité à celui du mal que
seul ils ménagent, ce qui offre un point de
ressemblance frappant avec l'un des points fondamentaux de la doctrine secrète
des Templiers.
Or Saladin, l'ennemi et le vainqueur des
Templiers, appartenait par son aïeul à une tribu Kourde, celle des Ravadiens,
qui croyaient à la métempsychose (*). De plus, une tradition
réelle ou supposée veut qu'un grand-maître de l'Ordre, prisonnier du Soudan ;
ait racheté sa liberté en reniant le Christ et en s'obligeant à le faire renier
à ses frères. Ce fait, dont l'authenticité est plus que douteuse, fut raconté
par un chevalier qui le tenait d'un de ses amis, auquel il avait été révélé
lors de sa réception en Angleterre.
(*) Dissertation sur les Assassins,
par FALCONET, au tome XVII, p. 147 des Mém. de l'ancienne Acad. des inscriptions.
Le chancelier Guillaume de Nogaret y fit une vague
allusion lors de l'enquête de 1310 : « Dans les chroniques de Saint-Denis,
dit-il, on trouve qu'au temps du sultan Saladin, le grand-maître et les autres
chefs de l'Ordre lui prêtèrent hommage. » Mais le grand-maître protesta
aussitôt que c'était là une calomnie
(**).
(**) RAYNOUARD,Monuments, etc., p. 67.
L'histoire même de Saladin proteste non moins
énergiquement contre la supposition que ce sultan ait pu songer à imposer aux
Templiers la croyance de la tribu dont il était originaire. Il parait probable
qu'il était né Schyite, mais qu'il avait abandonné la secte d'Ali, et ce fut là
justement le motif de l'animosité que lui montrèrent les Assassins. Ils le
traitaient de renégat (*) et lui reprochaient de
s'être fait Sonnite, c'est-à-dire orthodoxe. Aussitôt que le sort des armes eut
mis l'Egypte et la Syrie sous sa dépendance, il s'efforça de ramener tous ses
sujets à l'unité de religion, en déracinant des esprits les principes de la
secte d'Ali et en établissant des collèges où d'habiles docteurs prêchèrent les
dogmes orthodoxes. Il n'est donc pas vraisemblable qu'il ait tenté de plier les
Templiers à une foi qu'il combattait. Il serait plus naturel de supposer qu'il
ait cherché à les convertir à la véritable
religion musulmane ; mais la doctrine secrète du
Temple montre que, dans tous les cas, il n'y réussit point.
(*) FALCONET, loco citato.
On le voit par tout ce qui précède, l'opinion qui
attribue aux doctrines ismaéliennes une influence décisive sur l'hérésie du
Temple ne résiste pas à l'examen. Il n'y a pas là cette analogie profonde, ces
ressemblances générales et de détail qu'on rencontre entre cette hérésie et
celle des Euchètes et des Lucifériens. Cette grande théorie du bon et du
mauvais principe, l'une des plus anciennes qui aient paru sur la terre, a sans
doute son premier berceau en Asie ; mais, transportée successivement sur bien
des points de l'ancien monde, elle a subi de nombreuses transformations, elle
s'est adaptée à bien des religions, elle a été modifiée de bien des manières
différentes. Les Templiers, pendant la courte existence de leur ordre, s'en
trouvèrent comme enveloppés : ils la rencontrèrent à la fois dans tous les pays
ou ils avaient pris pied. Mais ce n'est pas chez les Ismaéliens ni chez les
tribus kourdes, c'est chez des sectaires armés d'une propagande plus active,
plus immédiatement mêlés aux querelles religieuses ou les Templiers durent
s'intéresser, plus rapprochés d'eux par le langage et par un fond primitif de
croyance commune, qu'il faut chercher les aïeux immédiats de leur hérésie.
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