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TROISIÈME PARTIE - EXAMEN DES SOURCES PUREMENT ORIENTALES. I. LES ISMAÉLIENS, LES ASSASSINS, LES SECTES KOURDES.

C'est une opinion très répandue que les Templiers ont emprunté une forte partie de leur hérésie à l'islamisme, ou du moins à quelques-uns des nombreux schismes qui l'ont divisé, car, quant à l'islamisme lui-même, tel que Mahomet l'a établi, son principe est absolument inconciliable avec la doctrine du Temple.

Rien de plus simple, rien de plus sec, rien qui soit plus éloigné des tendances, des aberrations étranges, mais parfois grandioses et poétiques, des cultes dualistes, que cette religion dont la base est l'unité divine. « Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu » : tout l'islamisme est dans celle formule.

Rappelons toutefois que le docétisme, l'une des hérésies qui semblent avoir le plus influé sur le système religieux des Templiers, n'est pas absolument étranger à la religion musulmane. Selon Mahomet, Jésus est le plus grand prophète qui ait paru avant lui : il n'a point souffert sur la croix ; un autre homme lui a été substitué dans la passion (*). C'est nous l'avons dit, dans les faux évangiles répandus en Syrie, et notamment dans celui de Saint Pierre, particulier aux Docètes (**), que le fondateur de l'islam parait avoir nuise cette idée qui ne fait point partie indispensable du dogme et n'est qu'une superfétation. Elle diffère d'ailleurs notablement de l'opinion des Templiers sur la personne et la mission du rédempteur. C'est le docétisme sans doute qui les a conduits à cette opinion ; mais ils l'ont franchie et sont allés sur ce point beaucoup plus loin que l'islamisme et que la plupart des sectes où le docétisme s'est infiltré.

(*) V. Mathieu PARIS, trad. de M. HUILLARD-BREHOLLES, t. IV, p. 159, et l'Hist. crit. du gnosticisme, de M. MATTER.
(**)Eusèbe, VI, ch. XII ; MATTER,Hist. du gnost., t. III, p.31.

Malgré sa simplicité originelle, et sans doute même à cause de cette simplicité, contraire au génie rêveur et indépendant des Arabes, l'islamisme est peut-être la religion d'où sont sortis le plus de schismes et d'hérésies. Il n'a point échappé à l'influence du mazdéisme et des doctrines dualistes originaires de la Perse, ainsi que le montrent les croyances de certaines sectes schyites, on sait que les Schyites sont, avec les Sonnites, les deux principales sectes qui partagent encore les musulmans.

Tandis que les Sonnites admettent la succession des kalifes, telle qu'elle a eu lieu, et regardent comme également saints tous ceux des compagnons du prophète qui furent fidèles aux lois de l'islamisme, les Schyites partant du principe qu'à Ali seul et à ses descendants directs, appartenait l'autorité, maudissent Abou-bekr, Omar et Osman, et rejettent tous ceux qui ne se rangèrent pas sous l'étendard d'Ali.

Les Schyites présentent des ramifications très importantes. Les uns reconnaissent comme souverains légitimes Hassan et Hossein, fils d'Ali et les descendants directs de Hossein jusqu'au dernier de tous qui, ayant disparu à l'âge de douze ans, passa pour s'être caché dans quelque lieu inconnu en attendant qu'il pût reparaître sur la terre et y faire triompher la bonne cause. Ces personnages sont au nombre de douze et furent nommés les imams, c'est à dire les chefs par excellence : le dernier est appelé le Madhi et ses fidèles, qui sont nombreux en

Perse et dans l'Inde, attendent encore son retour. D'autres Schyites n'admirent pas cette succession des imams, et soutinrent qu'à Ali seul avait appartenu, après Mahomet, le gouvernement des affaires de ce monde et qu'il reparaîtrait un jour pour faire justice des crimes de ceux qui le méconnaissent. La plupart de ces sectaires crurent même qu'Ali avait été revêtu d'un caractère surnaturel, et ils l'adorèrent comme un dieu. Tel est le cas des Motoualis qui occupent aujourd'hui une partie des hauteurs du Liban.

Enfin beaucoup de Schyites, admettant les six premiers imams, prétendirent qu'il y avait eu erreur au sujet du septième et, qu'au lieu de Moussa, il eut fallu proclamer un de ses frères nommé Ismaël. C'est de là qu'ils furent nommés Ismaéliens. Ces sectaires croient qu'après Ismaël, le caractère d'imam a passé à des personnages inconnus qui se manifesteront en leur temps. La qualité de Madhi fut successivement attribuée par eux aux kalifes fatimites de la race d'Ismaël qui, pendant les Xe, Xle et Xlle siècles, dominèrent sur une partie de l'Afrique, sur l'Egypte et sur la Syrie. A cette secte appartenaient les Ismaéliens établis en Perse, non loin de Casbin, et les Ismaéliens qui, maîtres des montagnes voisines du Liban, devinrent si fameux dans le moyen âge sous le nom d'Assassins. Nous préciserons mieux tout à l'heure leurs ramifications.

Ce qui fait l'originalité de la religion des Ismaéliens, c'est la doctrine allégorique ou du sens caché qu'on pense avoir été établie par Mohammed, fils d'Ismaël, mais qui fut poussée à ses dernières extrémités par un de ses successeurs, Abd-Allah. Ce dernier, dit M. de Sacy, voulut établir le matérialisme sur la base de cette doctrine mystique qui lui donnait un moyen facile d'anéantir tous les préceptes de la religion en les réduisant à de simples allégories (*).

(*) Introd. à l'Exposé de la religion des Druses, p. LXXIII.

Ce système de doctrine formé par Abd-Allah nous a été révélé par deux auteurs célèbres, Makrizi et Nowairi : il importe ici de le faire connaître.

Tandis que les sectateurs du Tenzil ou de la lettre, prenant les expressions du législateur dans leur sens simple et naturel, s'en tenaient à la pratique rigoureuse de leurs devoirs religieux, les disciples du Tawil ou du sens allégorique voyaient, sous l'ecorce de ces commandements extérieurs, des obligations spirituelles, et soutenaient que la connaissance de ce sens allégorique les dispensait des sept commandements auxquels les musulmans orthodoxes rapportent tous les devoirs qui leur sont imposés par leur religion(*).

(*) De SACY, Exposé de la religion des Druses, t. II, p. 647.

Selon M. de Sacy, la doctrine secrète des Ismaéliens, à laquelle n'étaient initiés qu'un petit nombre d'adeptes, avait pour but de substituer la philosophie à la religion, la raison à la croyance, la liberté indéfinie de penser à l'autorité de la révélation. Aussi les Ismaéliens virent-ils naître parmi eux des partis qui réalisèrent toute l'immoralité dont leur doctrine avait posé les bases, et qui secouèrent, avec le joug de la croyance et du culte publics, celui de la décence et des lois les plus sacrées de la nature (*).

(*) De SACY, Mémoire sur la dynastie des Assassins, au t. IV, p.2 des premiers mémoires de l'Académie des inscriptions (classe d'histoire et de littérature ancienne, 1818).

« Au surplus, ajoute M. de Sacy, ni la liberté indéfinie de penser qui formait essentiellement le dernier degré de l'enseignement des Ismaéliens, ni la licence qui caractérisa plusieurs branches de cette secte, n'étaient communes à tous ceux qui faisaient profession de la doctrine allégorique, et reconnaissaient la transmission de l'imanat à Ismaël, fils de Djafar Sadek. On ne procédait même à l'admission des nouveaux prosélytes et à leur initiation que par degrés et avec beaucoup de réserve : ce que l'on révélait aux uns aurait révolté et éloigné pour toujours des esprits moins hardis, des consciences plus faciles à alarmer. Pourvu que l'on put insinuer, au moyen de la doctrine allégorique, la nécessité de reconnaître la succession légitime au khalifat dans la personne d'Ali et dans celle des imams sortis de son sang par Ismaël, l'obligation de se soumettre aveuglément aux ordres des dais ou missionnaires, comme ministres de l'imam, qui se tenait caché sous les voiles du mystère en attendant le moment favorable à sa manifestation, on s'embarrassait peu d'introduire le prosélyte dans la connaissance des secrets ultérieurs. Il n'est pas étonnant d'après cela, que les Ismaéliens se soient partagés en plusieurs sectes, dont la doctrine s'éloigna plus ou moins de celle de l'islamisme.

Tels furent les Karmates, les Nosaïris, les Fatémites ou Baténiens d'Egypte, les Druzes, les Ismaéliens de Perse, connus sous le nom de Molhed ou impies, et ceux de Syrie, auxquels s'applique spécialement le nom A'Assassins. »

Les Karmates, branche importante des Ismaéliens, admettaient la doctrine allégorique avec toutes ses conséquences. De là l'insurrection contre l'autorité, le pillage des caravanes dé pèlerins, les insultes aux lieux consacrés par l'islamisme. Les Nosaïris et les Baténiens ou Assassins sont deux rameaux de cette branche. Divers faits prouvent sans réplique, dit M. de Sacy, que les Karmates et les Baténiens, sortis d'une souche commune, avaient la même doctrine, le même but philosophique, et ne faisaient dans le vrai qu'une seule et même secte, quoique divisés par un intérêt politique(*). La doctrine des Nosaïris avait les plus grands rapports avec celle des Baténiens (**), et cette doctrine au fond était celle des Ismaéliens, lesquels, selon M. de Sacy, ne sont point différents des Nosaïris (***).

(*) Mémoire sur la dynastie des Assassins, p. 5. Sur les Karmates, voyez le mém. de M. Defrémery, intitulé : Essai sur l'hist. des Ismaéliens de la Perse. (Journal asiatique de 1856).
(**) Exposé de la religion des Druses, t. II, p. 567.
(***) Id., introduction, t. Ier, p. CLXXXIII.

Hamza, le premier ministre de Hakem, dans la religion des Druzes, au cours d'un écrit destina à réfuter cette doctrine et que M. de Sacy a analysé, accuse ses sectateurs de regarder comme permises toutes les choses qui ont été défendues aux hommes, le meurtre, le vol, le mensonge, la calomnie, la fornication, la pédérastie (*). Ils croyaient à la transmigration des âmes, admettaient l'union de la divinité avec Ali et ses descendants et allégorisaient toutes les observances légales (**).

(*) Exposé de la religion des Druses, t. II, p. 570.
(**) Id., introduction, t. 1er, p. CLXXXIII.

Comme on l'a dit plus haut, les prosélytes n'étaient admis que progressivement aux dogmes spéciaux de la doctrine : il y avait neuf degrés d'initiation et très peu arrivaient, jusqu'au neuvième. Nous ne parlerons que des trois derniers.

Le septième avait pour but de détourner le prosélyte du dogme de l'unité de Dieu et de lui persuader que le titre de créateur, et l'œuvre de la création appartiennent à deux êtres distincts(*).

(*) M. Silvestre de SACY, introd., p. CXXI.

Dans le huitième degré, ou enseignait au prosélyte que, des deux êtres qui gouvernent l'univers, l'un est préexistant à l'autre et élevé au-dessus lui ; que le second est créé par le premier et formé de sa propre substance ; que le préexistant a produit les êtres primitifs, et que le second leur a donné la forme et en a fait des êtres composés. Le préexistant a lui-même reçu l'existence d'un être sans nom ni attribut, dont personne ne doit parler, et à qui n'est dû aucun culte.

Mais tous les Ismaéliens ne s'accordaient point sur la manière dont le préexistant a été formé de l'être sans nom, ni sur la question de savoir si sa production avait été volontaire ou involontaire. C'est ce qui résulte d'un traité cité par M. de Sacy et faisant partie du recueil des Druses, traité où sont exposées les opinions des anciens docteurs des Baténiens ou Assassins, par rapport au préexistant et à l'être innommé dont il a reçu l'existence (*). Il résulte de ce traité que les Ismaéliens confondaient souvent le préexistant avec celui de qui il tenait l'être, et tel parait avoir été le cas des Assassins.

(*) Id., p. CXXV

Passons au neuvième degré de l'initiation. Là tous les voiles étaient levés. Le prosélyte apprenait enfin que la philosophie est au-dessus de toutes les religions, et que, clans tout ce qu'on lui avait enseigné jusque là, on ne s'était proposé qu'un but : lui faire considérer comme indifférentes, comme également dignes de son mépris, toutes les croyances religieuses fondées sur la révélation et sur une mission prophétique (*).

(*) De SACY, introduction, pages CXXX, CXXXIII.

Les initiations précédentes n'avaient été mises en usage que comme des moyens pour conduire le prosélyte à la connaissance des opinions des philosophes et de la méthode scientifique par eux suivie, méthode fondée, suivant les initiateurs, sur les quatre éléments qui sont les sources et les principes constituants de toutes les substances et sur l'étude de ce qui concerne le ciel, les astres, l'âme et l'intelligence (*).

(*) Id., p. CXXXI.

« Ceux qui parviennent à ce degré d'instruction, dit le célèbre historien arabe Nowaïri, adoptent quelqu'un des systèmes reçus par les infidèles qui croient à l'éternité des principes élémentaires des substances... Quelques-uns reconnaissent un créateur éternel, et lui adjoignent les éléments et les principes primitifs, ou bien admettent l'opinion contraire (*). On examine ce que c'est que ces éléments, quelles sont leurs définitions, ce qu'on sait précisément de leurs propriétés, et par quels moyens on les connait. »

« Souvent, dit encore Nowaïri, l'adepte qui est parvenu à la connaissance de tout cela embrasse les opinions de Manès ou du fils de Daïsan (Bardesane, fondateur d'une des écoles gnostiques de Syrie) ; tantôt il adopte le système des mages, tantôt celui d'Aristote et de Platon.

(*) Id., p. CXXXII.

Le plus souvent il emprunte de chacun de ces systèmes quelques idées qu'il mêle ensemble. » Le même auteur ajoute : « On détourne le sens des paroles de chaque religion pour l'accommoder à cette nouvelle doctrine, ayant soin de se conformer à ce qui plaît au prosélyte, quelle que soit la religion à laquelle il appartienne ». Les Ismaëliens n'arrivèrent sans doute que progressivement à un tel éclectisme religieux. « Ce développement, dit à ce sujet M. Silvestre de Sacy, cette forme systématique, ce plan d'insurrection et de révolte plutôt que de religion, fut l'ouvrage d'Abd-Allah qui parait avoir vécu, au milieu du IIIe siècle de l'Hégire, puisque ce fut sous le gouvernement de son fils Ahmed que sa doctrine donna naissance dans l'Irak, à la faction des Karmates, et que cet événement arriva en l'an de l'Hégire 274 (*)».

(*) Introduction déjà citée, p. CLXXI.

Les Nosaïris sont à peu près de la même époque (*), et M. de Sacy pense même que les deux sectes ont un même fondateur. Les Karmates se divisèrent en plusieurs sectes, parmi lesquelles on compte les Baténiens ou Assassins, qui ont donné naissance aux Druses (**). On voit quels liens de parenté et quelles affinités réunissent toutes ces sectes, et qu'elles diffèrent entre elles plutôt par les détails de leur croyance, que par les principes fondamentaux.

(*) Exposé de la religion des Druses, t. II, p. 562, 565.
(**) Id., t. II, p. 565,567.

Les Druses seuls ont une originalité propre et un caractère bien tranché, provenant de la réforme accomplie dans leur religion par Hakem-Biamr-Allah, calife fatimite du Xle siècle de notre ère. Tout en répudiant l'islamisme dont, ils tiennent les préceptes pour abrogés aussi bien dans leur sens littéral que dans le sens allégorique propre aux Ismaëliens, les Druses reconnaissent pourtant un seul Dieu qui s'est montré aux hommes, à différentes époques, sous une forme humaine et dont Hakem est la dernière manifestation (*).

(*) De SACY, Mémoire sur les livres religieux des Druses, aux tomes IX et X des Mémoires de l'Acad. des inscriptions.

La seule production immédiate de ce Dieu est l'intelligence universelle qui s'est montrée sur la terre à chacune des manifestations de la divinité et a paru enfin, du temps de Hakem, sous la figure de Hamza, son principal ministre et son pontife suprême, lequel a sous ses ordres sept autres ministres qui interviennent de temps en temps dans le grand drame de la vie humaine et forment le gouvernement de la religion unitaire : c'est le nom que les Druses donnent à leur croyance. Toutefois le système des deux principes n'est pas complètement étranger à cette religion, car on y trouve partout un rival puissant opposé à l'intelligence universelle, un véritable Ahriman en opposition avec cette créature immédiate de Dieu, avec cet autre Ormuzd, source de toute bonté et de toute science (*).

(*) De SACY, Introduction à la religion des Druses, t. Ier, p. XXVII.

On croit généralement que les Druses, dans leurs conventicules secrets, adorent Hakem sous la figure d'un veau, et que cette figure, soigneusement cachée aux regards des profanes, est tenue renfermée dans un coffre. Toutefois M. de Sacy pense que cette idole est au contraire l'emblème d'Iblis, l'ennemi ou le rival de Hakem et qu'on ne l'expose à la vue des adeptes que comme le symbole des autres religions dominantes qui sont sur le point d'être renversées par leur législateur. Les livres des Druses comparent en effet le judaïsme, le christianisme et le mahométisme à un veau et à un buffle(*).

(*) De SACY, Mémoires sur le culte que les Druses rendent à la figure d'un veau, au t. III, p. 87, des Mém. de l'Acad. des Inscrip. ; et Exposé de la religion des Druses, t. II, p.231.

Nous aurons plus tard occasion de reparler de cet emblème qu'on a cru reconnaître sur certains monuments attribués aux Templiers. Bornons-nous à remarquer ici qu'au dire de M. de Hammer, l'orientaliste illustre dont nous aurons à discuter les opinions relatives à l'hérésie du Temple, le culte du veau est commun aux Druses, aux Nosaïris et aux Yezidis. Cela semblerait indiquer que ce culte a une origine beaucoup plus ancienne que le calife Hakem et qu'il faut chercher sa source chez les Mardes ou Mardaïtes, peuple belliqueux qui habitait primitivement les pays au nord de la mer Caspienne. Selon M. de Hammer, ce peuple, souche commune des Druses, des Nosaïris, des Yezidis, et des Schemsis, fut transplanté par les empereurs grecs dans les montagnes de Syrie et de Mésopotamie. Ils avaient occupé le Liban en l'année 677 et Constantin IV transporta, quelques années après, 12.000 d'entre eux. Les Yezidis, sur lesquels nous reviendrons, occupent encore les montagnes voisines de Singar, dans la Mésopotamie (*). Ils parlent le kourde, et leur religion, qui est franchement dualiste, semble participer à la fois de celle des Mages, des Sabéens et des Manichéens. Mais ils reconnaissent la supériorité du mauvais principe et c'est le seul qu'ils ménagent ; aussi sont-ils accusés de se livrer, dans leurs réunions secrètes, aux actions les plus offensantes pour la morale et la dignité humaine. De l'ancienne religion chaldéenne, ils ont retenu le culte du feu et des astres. Ils adorent le soleil à son lever : leur culte s'adresse encore aux parties sexuelles de la femme, symbolisme dont le sens se laisse aisément pénétrer.

(*) De HAMMER, Histoire de l'empire ottoman, t. VII, p. 167, 406, et Journal asiatique, t. V, p. 129 et t. IX, p. 306.

Au dire de Volney, cité par M. de Sacy, les Nosaïris dont nous avons indiqué la proche parenté avec les Baténiens, imposent, au moins à leurs initiés des premiers degrés, un culte à peu près identique. Ils sont, dit le premier de ces écrivains, divisés en plusieurs sectes : on y distingue les schamsié, ou adorateurs du soleil, les Kelbié ou adorateurs du chien, et les quadmousié qu'on assure rendre un culte particulier à l'organe qui, dans les femmes, correspond à Priape. On assure aussi, ajoute-t-il en note, qu'ils ont des assemblées nocturnes, qu'après quelques lectures, ils éteignent la lumière et se mêlent comme les anciens gnostiques (*).

(*) VOLNEY, Voyages en Syrie et en Égypte, t. II, p. 5. - De SACY, Exposé de la religion des Druses, t. II, p. 571, note.

Hâtons-nous de dire que M. de Sacy, n'admet point la parenté des Nosaïris ni des Assassins avec les Schemsis et les Yezidis, et ne croit pas que les premiers descendent des Kourdes (*). Suivant M. Guillaume Rey, auteur d'un curieux travail (Reconnaissance de la montagne des Ansariés) inséré dans le Bulletin de la Société de géographie en juin 1866, les Ansariés actuels, qui ne sont autres que les

Nosaïris, sont divisés religieusement en quatre rites : les Kham-si (les Schamsié de Volney) les Kleisi, les Camari et les Chemati, adorant le soleil et la lune et donnant à chacun de ces astres le nom d'Emir-el-Nahal (prince des abeilles), c'est-à-dire des étoiles qui gravitent autour de ces astres, comme les abeilles voltigeant autour d'une ruche. L'Empyrée est leur paradis et chaque étoile est pour eux l'âme d'un élu.

(*) Mémoire sur la dynastie des Assassins, au t. IV des Mémoires de l'Académie des inscriptions, 1818. note de la page 8.

Nous n'avons rien rencontré de précis sur les formes particulières du culte des Baténiens ou Assassins de Syrie. Ni Falconnet, dans ses deux dissertations sur cette secte (*), ni M. Sylvestre de Sacy dans son mémoire sur la dynastie des Assassins, ni enfin M. Defrémery dans ses Nouvelles recherches sur les Ismaéliens ou Baténiens de Syrie, plus connus sous le nom d'Assassins (**) ne jettent sur ce point de lumières suffisantes. M. Dofrémery constate que les renseignements que nous donnent à ce sujet divers voyageurs modernes sont contradictoires et insuffisants : il se propose de faire, des dogmes religieux des Baténiens, l'objet d'un travail détaillé.

(*) Dissertation sur les Assassins, au t. XVII des Mém. de l'ancienne Académie des inscriptions, 1751.
(**) Journal asiatique, année 1854.

Ce qui semble acquis dès aujourd'hui, c'est que les Assassins de Syrie professaient et professent encore, près de la petite ville de Kadmous, où leurs débris subsistent de nos jours (*), les doctrines fondamentales indiquées plus haut comme propres aux Ismaéliens : ils ne sont autre chose que les Ismaéliens de Syrie (**). Comme ceux d'Egypte et de Perse, ils reconnaissent les droits d'Ali et de ses enfants après lui à l'imamat, c'est-à-dire à la souveraine puissance spirituelle et temporelle ; ils n'admettent pas, comme beaucoup d'autres sectes des partisans d'Ali, une suite de douze imams. Ils n'en reconnaissent que sept dont le dernier est Ismaël. Tous les Ismaéliens dont il s'agit professent encore que les prophètes chargés d'abroger les relisions qui les ont précédés sont au nombre de sept comme les imams : le cinquième est Jésus, le sixième Mahomet ; le dernier est Mohammed, fils d'Ismaël qui a institué la science du sens intérieur et mystique des choses. Si l'on joint à ces données fondamentales quelques principes religieux successivement révélés aux adeptes, selon le degré d'initiation auquel ils s'élèvent, la transmigration des âmes, le dualisme, et enfin, dans le dernier degré, la substitution de la philosophie à la religion, la liberté absolue de penser et le droit reconnu aux sectaires de se décider pour le système religieux ou philosophique qui leur semble le plus en rapport avec la vérité, on aura une idée assez juste, quoique incomplète, de l'ensemble de principes qui forme la doctrine des Ismaéliens, aussi bien des Molheds de Perse que des Assassins de Syrie.

(*) D'après l'archevêque Guillaume de Tyr, qui a écrit l'histoire des événements survenus dans la Terre-Sainte depuis la première croisade, en 1095, jusqu'en 1184, le nombre des Assassins occupant alors la portion de la Syrie, située aux environs de l'éveché d'Antaradus, s'élevait à soixante mille. Ce chiffre, dit M. Defrémery, est à présent bien réduit ; car, d'après un voyageur très récent, il ne dépasserait pas six mille cinq cents individus.
(**) M. de SACY, Mém. sur la dynastie des Assassins, p. 8.

Les rapports de la milice du Temple avec ces derniers ne sont pas douteux ; mais il importe de les préciser.



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Titre Originel:Book Title : Jules Loiseleur - La Doctrine Secrete des Templiers

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