III. MŒURS ET RITES DES SECTES DONT LA DOCTRINE S'EST INSPIRÉE.
Il est nécessaire d'insister sur les mœurs et les
rites des sectes dépravées dont le culte exclusif fut celui du dieu de la
matière : ces mœurs expliquent celles des Templiers et les pratiques
abominables qui leur sont imputées. Que des calomnies se soient mêlées aux
justes accusations dont ces sectes ont été l'objet de la part de leurs ennemis,
cela n'a rien que de vraisemblable. Le secret dont elles entouraient leurs
réunions, leur doctrine qui élevait le principe du mal au rang d'un dieu, le
respect qu'elles étaient ainsi, amenées à lui témoigner, en voilà plus qu'il
n'en faut pour expliquer les horribles soupçons que leurs contemporains
orthodoxes firent peser sur elles, soupçons quelquefois absurdes, souvent
empreints d'une exagération passionnée et qui trop souvent coûtèrent la vie à
ceux qui les inspiraient. Tout fut-il faux cependant dans ces suspicions
homicides, et sont-elles également méritées par toutes les sectes qui en furent
les victimes ?
La distinction que nous établissions tout à
l'heure entre les deux grands courants auxquels ont obéi les systèmes dualistes
répond en partie à ces questions. Les doctrines ont leur logique qui les pousse
à tirer des principes les conséquences dernières, même les plus blessantes pour
la dignité individuelle comme pour l'ordre social. La branche du catharisme
pur, vouée à la mortification, au jeûne, à l'abstinence, exaltant l'esprit et
abaissant la matière, marchait tout droit vers l'ascétisme ; la branche
opposée, partant de cette idée que le corps est
impuissant à dégrader l'âme, devait aboutir au
plus immonde sensualisme. C'est faute d'avoir fait cette distinction
fondamentale que des auteurs modernes, d'ailleurs fort érudits, ont été
conduits à traiter d'inventions calomnieuses tout ce que les écrivains
ecclésiastiques nous ont transmis sur les mœurs ignobles des hérétiques de leur
temps. Ces écrivains ecclésiastiques eux-mêmes, incapables de distinguer entre
les diverses sectes, trop rapprochés des faits pour les bien juger, n'ayant
aucun fil conducteur pour se reconnaître au milieu de la confusion des
croyances hétérodoxes, les ont toutes englobées pêle-mêle dans les mêmes
accusations. Mieux éclairés, plus éloignés qu'eux des événements, nous pouvons
aujourd'hui discerner tout à la fois ce qu'il y a de fondé dans ces
incriminations et à qui il convient de les appliquer. Ce n'est pas à tous les
Cathares, comme le prétend maître Alain (*), ce n'est pas même aux Bogomiles de
la Thrace, comme on peut l'induire de Psellus (**), c'est aux Lucifériens seuls que conviennent ces actes odieux contre la
religion et les mœurs dont déposent tant de témoignages écrits. Encore faut-il,
dans ces accusations, faire la part, de la crédulité des temps et de la passion
qui animait les accusateurs.
(*) ALANUS, adversus hœreticos et
voldenses
(**) PSELLUS, De operatione
dœmonum, 9.
Quelques faits toutefois paraissent empreints
d'une suffisante vraisemblance pour être élevés au rang de probabilités
historiques, tant parce que des témoignages concordants les attestent que parce
qu'ils sont en harmonie avec les dogmes religieux des adorateurs de Satan.
D'autres, au contraire semblent tellement en désaccord avec la nature humaine,
avec l'esprit qui semble devoir présider à toute association religieuse qui aspire
à se répandre, qu'on ne peut y ajouter foi que s'ils ont pour eux, outre
l'autorité des témoignages écrits, celle plus probante encore des sculptures et
des monuments.
Parmi les faits de la première catégorie, nous
rangerons sans hésiter les réunions nocturnes et certaines pratiques impies ou
licencieuses qui s'y accomplissaient. Dans ces conventicules cachés à la
lumière du jour, Lucifer était invoqué ; on lui chantait des hymnes, parodies
des litanies chrétiennes, on lui offrait des sacrifices (nefanda
sacrificia).
Les lumières éteintes, on se livrait aux plus
honteuses promiscuités : tout était permis dans ces orgies véritablement
diaboliques, l'adultère, l'inceste, les crimes que la langue refuse de nommer.
Il paraît même qu'il y avait, pour chacun d'eux, un tarif appliqué pour les
frais communs de ce culte infâme (*). Quelque monstrueuses
que puissent paraître de pareilles pratiques, elles s'expliquent toutefois,
parce qu'elles répondent à l'esprit d'une doctrine qui condamnait le mariage et
qui voyait, dans la satisfaction des appétits les plus grossiers, un hommage
agréable à son dieu. Mais en peut-on dire autant de celles dont il nous reste à
parler, l'adoration de divers animaux et les sacrifices d'enfants ?
(*) V.Radulfus COGGESHALE,
Chronicon anglicanum, au t. XVIII, p. 92 du Recueil des hist.
des Gaules ; JOACHIM, Expositio in apocalypsim, f ° 130 ; Tracta tus de hœresi
pauperum de lugdano, au t. V, c. 1782 du Thésaurus nov.
anecdot. de MARTENE et DURAND ; Guibertus NOVI-GENTIMUS, p. 519,520.
Certains hérétiques, dans leurs réunions
nocturnes, auraient adoré et baisé des animaux qui leur semblaient la
personnification du dieu mauvais, des oies, des canards, mais surtout des
crapauds et des chats (*). Les enfants nés du commerce immonde accompli dans
ces ténébreuses orgies auraient été solennellement immolés quatre jours après
leur naissance (quelques auteurs disent huit jours), leur sang recueilli avec
soin, leur corps brûlé. De leurs cendres mêlées au sang on aurait fait un pain
servant à l'eucharistie des sectaires
(**). Cette
accusation s'applique à la fois aux Bogomiles de la Thrace et aux Euchètes, dont, comme nous l'avons dit, une
des branches parait s'être soudée à celle des Lucifériens (***). Elle fut
également mise à la charge des Templiers.
(*) Tractatus de hoeresi pauperum de lugduno, loco
citato,-ALANUS, 176
(**) Guibertus NOVIGENTIMUS, loc.
cit. - ADEMARI chronicon, au t. X des Historiens des Gaules,
p. 159.
(***) PSELLUS, p. 23.
Dans la bulle qu'il publia en 1233 contre
l'hérésie des Stadinghiens, Grégoire IX précise la première de ces imputations. Nous citerons
quelques passages de cette bulle : « Le néophyte qui entre pour la première
fois dans les conventicules de ces hérétiques voit apparaître une espèce de
crapaud. Les assistants baisent l'animal immonde et introduisent dans leur
bouche sa langue et sa bave. Ce même être prend d'autres figures. Il apparaît
sous la forme d'un canard, d'une oie, d'un homme pâle et maigre dont la chair
semble tomber en pourriture. Le néophyte embrasse cet homme : un froid glacial
se glisse dans ses veines et, après ce baiser, tout souvenir de la foi
catholique est effacé de son cœur. Les assistants se mettant à table, et, le
festin achevé, on voit descendre à reculons d'une certaine statue qui se trouve
d'ordinaire dans ces réunions un chat noir à queue tortillée et de la grosseur
d'un chien de taille moyenne (*). Le novice, le chef de
l'assemblée et tous les assistants lui baisent le derrière. On chante des
cantiques en son honneur, et, chacun ayant incliné la tête : « Aie pitié de
nous », lui dit le grand-prêtre. Par ordre de ce dernier, son voisin en dit
autant.
(*) Per quamdam statuant, quœ in
scholis hujusmondi esse solet, descendit retrorsum ad modum canis mediocris
gattus niger; retorta cauda. Cette phrase est claire : c'est évidemment d'un
chat de la grosseur d'un chien de taille moyenne qu'elle entend parler. Comment
donc M. de
Hammer a-t-il pu prétendre qu'il
s'agissait ici d'un chien ? (voir la page
I1 de son mémoire cité plus loin.)
Un troisième reprend : «
Nous te reconnaissons pour notre maître. » Un quatrième ajoute : « Et nous
devons t'obéir. » Cette espèce d'hymne récitée, les lumières s'éteignent et
l'assemblée se livre aux actes de la
plus
abominable luxure.... Quand les flambeaux sont rallumés, chacun ayant repris sa
place, on voit sortir d'un angle obscur du cénacle un homme ayant, à partir des
reins, le haut du corps brillant et plus clair que le soleil, le bas velu comme
un chat : son éclat illumine toute l'assemblée. Alors le grand prêtre, tirant
quelque chose de l'habit du novice, dit à cet être lumineux : « Maître, je te
donne ceci qui m'a été donné », et l'homme brillant répond : « Tu m'as souvent
bien servi ; tu me serviras
mieux encore je remets à ta garde ce que tu viens
de me donner. » Cela dit, il s'évanouit incontinent.
La bulle ajoute : « Chaque année, à Pâques, ces
sectaires reçoivent l'hostie consacrée de la main du grand prêtre ; ils la
gardent dans leur bouche et, de retour chez eux, la jettent dans les latrines,
en mépris du Rédempteur. » Cette accusation se retrouve littéralement dans les
informations faites en Angleterre contre les Templiers.
« Enfin, dit Grégoire IX, ces blasphémateurs, dans leur
délire, osent assurer que le maître des cieux, par violence, par ruse et contre
toute justice, a précipité Lucifer dans les régions infernales. C'est en ce
dernier que croient ces malheureux, et ils affirment que, créateur des choses
célestes, il remontera un jour à la gloire d'où Dieu l'a précipité ; c'est avec
lui et non avant lui qu'ils espèrent arriver à la béatitude éternelle. Ils
professent qu'il faut se garder de faire ce qui plaît à Dieu et faire au
contraire ce qu'il déteste (*). » Aux principes
théologiques exprimés dans ces dernières lignes, on a reconnu les Lucifériens.
(*) RAYNALDI, Annales ecclesiastici, t. XIII, p. 447, ad annum 1233.
Avant d'aller plus loin, rappelons que
quelques-unes des superstitieuses pratiques énumérées dans cette bulle furent
imputées aux Templiers. L'article 14 de l'enquête dressée par la cour de Rome
les accuse d'avoir adoré un chat qui quelquefois se montrait à eux dans leurs
assemblées secrètes. Plusieurs chevaliers, entre autres Gaufred de Thatan (*), Bernard de Selgues,
Bertrand de Silva, Jean de Nériton (**), déposèrent de l'adoration de cet
animal.
(*) MOLDENHAVER, Process gegen des
Orden der Tempelherrn, p. 195
(**) RAYNOUARD, Monuments, etc.,
pages 280,293,296.
Nériton raconta avoir vu paraître dans un chapitre un
chat d'un poil gris pommelé. Tous les frères présents se levèrent aussitôt et,
ôtant avec respect leur capuce, inclinèrent la tête. Lui-même s'inclina. Dans
le procès inédit de Florence dont on trouvera le texte à la fin de cette étude,
le quatrième témoin, Nicolas Réginus, fait une
déposition analogue, à l'époque de sa réception,
il a vu, dans un chapitre tenu à Bologne, apparaître un chat noir que tous les
frères présents adorèrent : « Et dixit quod vidit. dictum catum standem in dicto capitulo per oram,
et posteà evanuit...»
Tout le moyen âge a fait du chat l'une des métamorphoses
habituelles de Satan. Cette idée semble dérivée de la mythologie indienne où le
chat est une des formes sous lesquelles se manifestent les Rakhsasas, sortes
de démons voués au service du dieu Siva
(*) Après le
chat, le serpent et le crapaud sont, clans le symbolisme du moyen âge, les
apparences que Satan, le grand maître des apparitions décevantes, aime le mieux
à revêtir.Tantôt le génie du mal était censé fixer véritablement sa demeure
dans ces animaux ; tantôt il en prenait seulement l'apparence, et alors
l'animal n'était pas réel, mais fantastique (**).
(*) Voir Saoptika-Parva, épisode du Mahàbhàrata, traduit par
Théodore PAVIE ; Journal asiatique, novembre 1840, p. 401, et les Lergendes pieuses du moyen âge, de M. Alfred
MAURY, note de la p. 166.
(**) Légendes pieuses, etc., loc.
cit.
L'on s'explique donc aisément le culte que
certaines sectes, pour qui Satan était un Dieu, portèrent au chat, au serpent
et au crapaud. Mais, de la présence de ces animaux sur divers monuments
religieux, conclure, comme l'ont fait M. de Hammer et ses disciples, que ces
monuments sont l'œuvre des sectes dont il s'agit, c'est là tirer une
conséquence forcée et que rien n'autorise. Encore moins est-on en droit
d'attribuer ces œuvres sculpturales à l'ordre du Temple et d'en induire qu'il
aurait professé des opinions gnostiques ou ophitiques, sous le double prétexte
que ces œuvres représentent des animaux que les chevaliers furent accusés
d'adorer et que ces animaux sont des attributs gnostiques.
Il ne faut pas l'oublier : ce ne sont pas
seulement les sectes dualistes du moyen âge qui font des animaux dont on vient
de parler, l'emblème et la personnification de Satan : c'est aussi et surtout
la symbolique chrétienne. Il y a accord sur ce point entre l'hérésie et
l'orthodoxie. Le
chat n'apparait que très rarement dans les
sculptures religieuses. Quand les artistes veulent montrer Satan sous la forme
d'un quadrupède, c'est ordinairement celle d'un chien qu'ils lui affectent(*).
Dans les églises d'Erfurt et de Wultendorf que M. de Hammer citait comme gnostiques, on trouve des
figures de chiens, mais point de chats. Celle de Schoengraben, qui a fait si
longtemps le désespoir des érudits, contient un bas-relief où figure une femme
posant ses lèvres sur le front d'un enfant et assise sur une chaise dont les
pieds sont terminés par des têtes de chats, Mais les archéologues ne voient
dans cet accessoire, d'ailleurs très secondaire, qu'un symbole de la vigilance
maternelle, et refusent d'y reconnaître un emblème gnostique.
(*) Dans son mémoire sur le
gnosticisme des Templiers, mémoire sur lequel nous reviendrons à la fin de cette étude, M.
de Hammer,
intéressé à prouver que le chat
qu'ils adoraient dans leurs chapitres secrets figure sur leurs monuments,
confond continuellement le chat avec le chien, sous le prétexte que, dans la
basse latinité, gattus signifie indifféremment un chien ou un chat.
Le serpent et le crapaud sont infiniment moins
rares que le chat dans les sculptures religieuses du moyen âge. Les églises de
Montmorillon, de Moissac, de Saint-Hilaire de Melle, de Saint Jacques de
Ratisbonne contiennent des bas-reliefs où se voient des femmes allaitant des
reptiles. La plus célèbre de celles qui viennent d'être nommées, l'église
octogone de Montmorillon est ornée d'un groupe où figure une femme nue qui
tient à la main des crapauds qu'elle allaite ; près d'elle une autre femme
presse entre ses doigts deux gros serpents enlacés à ses cuisses et. qui sucent
ses mamelles pendantes. M. de Hammer voyait là des symboles ophitiques et attribuait
sans hésitation ces sculptures aux Templiers, opinion que Raynouard, son
contradicteur, ne réfutait que par des raisons peu directes. On sait
aujourd'hui que l'octogone de Montmorillon faisait partie d'un hôpital destiné
aux malades et aux pauvres, et qu'il fut bâti en 1107 par un ordre hospitalier
fondé à l'instar de celui de Saint Jean de Jérusalem, au retour de la croisade
qu'avait entreprise Guillaume X, duc d'Aquitaine et comte de Poitou. Le
symbole parfaitement orthodoxe qui s'y trouve représenté
n'est autre que celui du supplice des damnés. C'était, au moyen âge, une
opinion généralement reçue que la peine principale des impudiques en enfer
consistait à devenir la pâture d'affreux reptiles. Ainsi s'explique pourquoi,
dans les peintures et les sculptures représentant le supplice des débauchés,
ces animaux s'attachent presque toujours au sein et aux parties naturelles ;
témoin le jugement dernier du Campo-Santo de Pise peint par Orcagna (*).
(*) M. Alfred MAURY, Légendes
pieuses du moyen âge, p. 151,152.
A la différence de l'octogone de Montmorillon et
contrairement à l'opinion de Raynouard, la mystérieuse église de Schoengraben
paraît bien avoir été bâtie par les Templiers ; mais vraisemblablement les
bas-reliefs symboliques de sa demi-rotonde ne cachent pas le sens gnostique que
M. de Hammer leur attribuait. Dans l'opinion d'un archéologue estimé
d'Allemagne, M. Eiszl, le drame qui se déroule sur les tableaux sculptés de
cette église est celui de la chute de l'homme, de ses conséquences et du jugement
après la mort (*). Le même mythe est représenté,
dans la cathédrale de Milan, sur un sarcophage du quatrième siècle, bien
antérieur à l'ordre du Temple. Si donc, comme on l'assure, c'est un artiste du
Temple qui a exécuté les ornements de la demi-rotonde de Schoengraben, il n'a
fait que reproduire un mythe très orthodoxe et tout chrétien. La façon dont ce
sujet est représenté tant à Schoengraben qu'à Milan ne s'accorde pas d'ailleurs
complètement avec les idées gnostiques. La théologie de Valentin admet bien,
comme le dogme chrétien, la chute et la rédemption de l'homme, mais non le
jugement après la mort : c'est en vertu de leur nature même, et non en vertu de
leurs œuvres, que les pneumatiques sont sauvés (**).
(*) Le dessin de la demi-rotonde
de Schoengraben, en Autriche, a été publié dans le Magasin pittoresque, année
1836, p. 225.
(**) V. MATTER,Hist. critique du gnosticisme, t.
II, p. 83 et 442.
L'ordre des idées nous a conduit à traiter dès à
présent des églises attribuées aux Templiers et des figures
prétendues gnostiques qu'on y signale. Nous
reviendrons plus loin sur les mémoires de M. de Hammer et sur les autres
monuments qu'il impute à l'ordre du Temple et dont il infère son affiliation
aux croyances gnostiques.
Pour résumer ce qui précède, bornons-nous à dire
en ce moment que si l'adoration par les Templiers et par certains hérétiques,
d'animaux symbolisant le démon est un l'ait très vraisemblable, voisin même de
la certitude, tant parce qu'il est affirmé par des auteurs dignes de foi, que
parce qu'il est en harmonie avec une doctrine où Satan jouait le rôle de
créateur du monde, ce fait toutefois n'est point attesté par les sculptures
religieuses desquelles on a prétendu l'étayer. D'une part on ne prouve pas que
ces sculptures soient l'œuvre des sectes ou de l'ordre militaire auxquels on
les attribue ; de l'autre les signes et les mythes qu'elles représentent,
n'offrent, sainement interprétés, qu'un sens parfaitement orthodoxe.
Chose singulière ! Il en est tout différemment
d'un acte bien autrement criminel que l'adoration de quadrupèdes ou de
reptiles. Nous voulons parler de l'immolation d'enfants dont les cendres
auraient servi à confectionner un pain eucharistique. Ce forfait abominable,
imputé aux Bogomiles de la Thrace, aux Euchètes, aux Lucifériens, fut aussi mis
par la voix publique à la charge des Templiers (*) et les chroniqueurs du temps n'ont pas manqué d'accueillir ce bruit
populaire.
(*) Avec une variante toutefois : c'est pour obtenir l'huile qui
devait servir à consacrer l'idole que le sacrifice reproché aux Templiers
aurait eu lieu : « Un enfant nouvel engendré d'un Templier et d'une pucelle
estoit cuit et rosti au feu et toute la graisse ostée, et d'icelle estoit
sacrée et ointe leur idole » (Grandes chroniques de France, édit. Paulin
Paris). Voyez aussi Pierre du Puy, p. 26, d'après la chronique de Saint-Denis,
où ce fait forme l'article 10 de l'acte d'accusation.
L'invraisemblance de l'accusation, tirée de sa
monstruosité même et de la crédulité de ceux qui l'ont accueillie, n'est point
un argument solide et suffisant. Une révélation toute récente nous a appris,
non seulement la réalité, mais l'étrange vitalité de pareilles pratiques. Un
recueil mensuel qui se publie à Moscou, le Messager russe, dans un article
reproduit en juin 1869 par divers journaux français (*), nous a fait connaître
les
usages religieux de deux sectes encore existantes
en Russie, les khlisti et les skoptsi (mutilés), dont les rites
sanguinaires furent dénoncés à l'empereur Alexandre 1er, dans un mémoire du
métropolitain de Moscou. Selon ce mémoire, dont un journal de Saint Pétersbourg
a publié des fragments, quand une fille incomplètement mutilée vient à
concevoir, par le fait secret d'un homme étranger à la secte, et met au monde
enfant du sexe masculin, les skoptsi, voyant là un événement miraculeux et
comme une bénédiction du ciel, immolent cet enfant le septième jour après sa
naissance, à minuit ; ils le lavent ensuite dans l'eau tiède, en ayant soin de
presser sa blessure, afin d'en tirer la plus grande quantité de sang possible,
l'eau où l'enfant a été plongé se conserve comme une chose sacrée. Quant au
corps, il est déposé dans un vase rempli de sucre pulvérisé où l'on parvient à
le dessécher, Il est ensuite réduit en poudre, et cette poudre entre dans la
confection de pains consacrés que les sectaires coupent en morceaux et
distribuent aux assistants à la fin de leurs réunions. C'est là ce qu'ils
nomment la grande communion de la chair de l'agneau, par opposition à celle du
sang qui se fait avec l'eau où la victime a été purifiée. Les journaux russes (**) assurent que ces faits, dénoncés par le métropolitain de
Moscou, Mgr Platon, ont été constatés par une enquête officielle.
(*) Voyez en particulier le Temps
du 24 juin 1869, où se trouve des extraits du rapport de Mgr Platon,
métropolitain de Moscou, à l'empereur Alexandre 1er.
(**) Particulièrement le Nouveau
Temps de Saint Pétersbourg, du 30 mai (11 juin) 1869, et Nouvelles
contemporaines, Sovremenniya Isviestiya.
C'est bien là, comme on voit, la pratique
sanguinaire qui fut imputée aux Bogomiles de la Thrace, aux Euchètes, aux
Lucifériens, et que la voix publique mit aussi à la charge des Templiers. Il
est juste de remarquer qu'aucun des articles dressés pour l'enquête des
commissaires pontificaux ne mentionne ce fait si grave. Mais, outre que les
grandes chroniques de France le donnent comme ayant fait partie de l'acte
d'accusation rédigé en 1307, il semble attesté par certains monuments dont nous
avons déjà dit un mot au commencement de cette
étude et qu'on attribue à l'ordre du Temple.
Ce serait donc ici le lieu d'interroger ces
monuments et de voir si véritablement l'on est en droit de les imputer à la
célèbre milice. Mais, pour porter la lumière dans cette enquête, il nous faut
préalablement faire connaissance avec les cultes asiatiques dont les emblèmes
semblent sculptés sur les monuments attribués aux Templiers ; il nous faut
examiner si, comme on l'a dit bien des fois, ces cultes, et en particulier
celui des Ismaéliens, eurent une influence décisive sur la doctrine secrète du
Temple.
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