II. LES EUCHÈTES ET LES LUCIFÉRIENS.
Michel Psellus, philosophe qui vivait vers le
milieu du Xle siècle, et qui jouissait d'un grand crédit près de l'impératrice
Théodora, fut chargé d'une enquête sur les opinions de sectaires qu'il qualifie
d'exécrables et qu'il appelle Euchètes ou Enthousiastes.
Qu'étaient-ce au fond que ces Euchètes ?
Descendaient-ils, comme le pense un écrivain allemand, Schnitzer, des Euchètes
du IXe siècle qui, après avoir été chassés de l'Asie, se seraient perpétués
dans la Thrace jusqu'au Xle ? Ont-ils donné naissance aux Bogomiles, ou bien le
système de ces derniers a-t-il seulement subi quelques modifications par suite
de son contact avec eux ? Rien de plus obscur que ces questions. Ce qui est
certain, c'est que Psellus, le seul auteur qui nous fasse connaître les
Euchètes, expose les opinions de trois sectes sorties d'eux, et que, de ces
trois sectes, la plus spiritualiste, celle qui honorait à la fois Dieu le père et
ses deux fils, ne paraît avoir eu qu'un développement passager ; la seconde a
les plus grandes analogies avec les Bogomiles ; la troisieme était en communion
absolue de principes avec les Sataniens ou Lucifériens.
La seconde en effet (par malheur, Psellus n'en
donne pas le nom), honorait à la fois le Dieu suprême et son fils cadet, mais
évitait de mécontenter l'aîné, le fils déchu, createur du monde terrestre (*) : la troisième professait
l'opinion que ce dernier a seul droit à la
vénération des
hommes (**). Ce mauvais génie,
Psellus l'appelle Satanaki ;
or Satanaki est la forme slave
de Satanaël (***). Il est donc
vraisemblable que cette doctrine grossièrement
matérialiste eut sa source dans les tribus slaves
longtemps attachées aux fables du paganisme, et que c'est à ces tribus que les
Euchètes l'empruntèrent. Il se pourrait toutefois qu'elle eût un berceau
oriental et, qu'au lieu de l'avoir empruntée aux Slaves, les Euchètes la leur
eussent au contraire communiquée : des sectaires Euchètes vivaient au Xle
siècle en Mésopotamie et justifiaient leurs erreurs par des visions et des
extases(****).
(*) La seule nuance qui sépare les Bogomiles de cette branche
des Euchètes, c'est que, dans cette dernière, les élus n'étaient pas astreints
à se priver d'une nourriture animale, tandis que les Bogomiles suivaient, sous
ce rapport, le rigorisme sévère des dualistes cathares. (V. SCHMIDT, t. II, p. 266).
(**) PSELLUS, De operatione
dœmonum, t. II, édit. de 1615.
(***) M. BOISSONNADE, dans l'édition de Psellus qu'il a
publié à Nuremberg en 1838, donne la préférence à la variante Satanaël ; mais
l'édition originale que nous avons sous les yeux porte bien Satanaki.
(****) MATTER, Hist. critique du
Gnosticisme, t. III. p. 250.
Quoi qu'il en soit, cette croyance se répandit
rapidement. Comme elle exaltait brutalement les passions, comme elle était en
harmonie avec l'esprit inculte des temps barbares où elle se manifesta, elle
acquit un développement prodigieux. Au Xlle siècle on la trouve florissante
dans la Thrace, devenue un foyer d'agitation religieuse et où s'étaient
réfugiés les débris des Pauliciens, chassés de Tépriké par l'empereur Basile le
Macédonien. À cette époque, et en Grèce, ceux qui admettaient cette grossière
théologie furent appelés Sataniens, nom qui caractérisait et résumait leur
système (*). Plus tard ils reçurent en
Occident celui de Lucifériens. Ils se répandirent surtout dans les provinces
autrichiennes, en Styrie, en Tyrol, en Bohème où ils pénétrèrent vers 1176 : on
en rencontra dans le Brandebourg et jusque sur le Rhin (**).
(*) Sataniani, quia Satanam fortem existimantes, eum
venerabantur, ne mala in eis, ut dicebant, operatur. NICETAS CHOMATES.
Thésaurus orthod. fidei, 572.
(**) SCHMIDT, t.I p. 139.
Dès le commencement du XIIIe siècle, cette hérésie
avait envahi l'Allemagne occidentale. En 1231, le synode de Trêves condamna une
femme qui avait, plaint le diable d'avoir été injustement expulsé du ciel (*). Ce n'est qu'un siècle plus tard que la secte fut
découverte en Autriche par le zèle des Dominicains. Ces moines trouvèrent
beaucoup de Lucifériens parmi les nombreux Cathares du diocèse de Passait, à
Vienne et dans la Styrie. En 1315, plusieurs de ces sectaires furent brûlés à
Krems, à Saint-Hippolyte, en Bohème. À Vienne, plus de cent périrent avec un
grand courage au milieu des flammes : un de leurs chefs, nommé
Neumeister, assura, en montant sur le bûcher,
qu'ils étaient plus de 80.000 dans les pays autrichiens et ailleurs. M. Schmidt
suppose que cette évaluation était exagérée, mais il remarque toutefois qu'en
1338, et malgré de nouveaux supplices, ces hérétiques étaient assez puissants
pour opposer à l'inquisition une résistance redoutable et pour persécuter à
leur tour les prêtres et les moines (**).
(*) Gesta archiepiscopum Trevirensium, dans l'Amplissima
collectio de dom MARTÈNE et dom DURAND, t. IV, col. 244.
(**) SCHMIDT, t.I, p. 141, d'après
VITODURANUS et le Catalogus abbatum Glunicensium, au t. II, p. 330 des Scriptores
rerum Austracarum.
Ainsi c'est en 1315, moins de quatre ans après la
destruction de l'ordre du Temple, que cette hérésie arrive à son plus haut
développement, et, en dépit des persécutions et des supplices, elle est assez
forte pour tenir tête à l'inquisition. Elle a alors des représentants en
Mésopotamie, dans toute l'Asie-Mineure, dans la Thrace, la Grèce et dans
plusieurs contrées occidentales de l'Europe. On voit que si l'hérésie du Temple
participe de celle-là, il est assez inutile de chercher en quelle contrée les
Templiers puisèrent leurs erreurs. Ils les trouvèrent à la fois dans presque
tous les pays où ils avaient des résidences : l'Asie aussi bien que l'Europe en
étaient infectées. On jugera des points de contact des deux doctrines par le
peu que nous allons dire de celle des Lucifériens : nous l'empruntons aux sources
les moins suspectes, aux annales de Neuss et à la chronique de Vitoduranus (*).
(*) Les annales de Neuss ou de
Nuys (Annales Novesienses ) ont été publiées au t. IV de l'Amplissima collectio
de MARTÈNE et DURAND. La chronique de VITODURANUS se trouve dans le Thésaurus
historiœ Helveticœ.
C'est injustement que Lucifer a été chassé du ciel
: il y remontera un jour avec tous les siens, tandis que Michaël (on se
rappelle que dans le système bogomile c'est là un des surnoms de Jésus), tandis
que Michaël et ses anges seront livrés à d'éternels supplices : il en sera de
même des hommes qui refusent d'adorer Lucifer. Tel etait un des articles
fondamentaux de la foi des Lucifériens ; c'est pourquoi ces sectaires, en se
rencontrant, se saluaient par ces mots : « Lucifer, qui a subi l'injure, te
salue. » Un second point de foi était exprime par l'espèce de dilemme suivant :
« Si Marie est restée vierge
après la conception, c'est un ange et non un homme
qu'elle a enfanté ; si elle a mis au monde un homme, elle n'est pas restée
vierge. »
La messe n'est que vanité ; elle n'est ni utile ni
respectable. C'était là encore un des articles de la croyance des Sataniens.
D'accord en cela avec les Bogomiles et les
Cathares primitifs, ces hérétiques niaient la présence réelle : ils appelaient
l'hostie un Dieu simulé (Deum fictitium). Ils se moquaient du baptême et de l'extrême onction, méprisaient le mariage
qu'ils appelaient juratum meretricium, et, quant au sacrement de pénitence, ils
le dénaturaient étrangement, se confessant non à des prêtres mais à des laïques
et accusant tous leurs péchés en bloc et non un à un (*). C'est à peu près ce que faisaient les Templiers
auxquels il était donné une absolution commune : ils allaient même plus loin
que les Lucifériens, car, d'après les articles 107 et 108 de l'acte
d'accusation, confirmés par les dépositions de Florence, le grand-maître,
quoiqu'il ne fut pas prêtre, entendait les chevaliers en confession, et
s'arrogeait le droit de les absoudre même des fautes non révélées. Enfin les
Lucifériens plaisantaient du jeûne, mangeaient de la viande en tout temps et
travaillaient même dans le temps pascal.
(*) Confitentes non sacerdolibus,
sed laicis in génère, peccata sua in specie exprimentes. (Annales Novesienses,
col. 582).
Pour eux l'Eglise romaine était l'église des
infidèles : ils rejetaient ses usages et ses traditions. Leur morale était
d'accord avec leurs idées religieuses.
Non seulement Dieu ne punit point le mal qui se
commet sur la terre, mais même il l'ignore. « C'est pourquoi, disent les
révélateurs de ces abjectes théories, ils tenaient leurs réunions dans des
lieux souterrains qu'ils appelaient, par antiphrase, des caveaux de pénitence,
et là se livraient aux actes de la plus honteuse promiscuité, pater cum
filia, frater cum sorore. » Peut-être croyaient-ils
qu'il n'est pas au pouvoir du corps de souiller
l'âme et que, quoi qu'il puisse faire, une fois arrivé à la liberté
spirituelle, on ne pêche plus. Ainsi s'expliquerait cette étrange opinion que
leur prêtent les annales de Neuss, que la virginité ne peut se perdre sur la
terre (*). C'est l'idée qu'exprimait à sa manière une femme de leur secte qu'on
condamnait au bûcher, et qui répondait à ses juges : « Au-dessus de la terre,
je suis vierge encore, mais ici-bas je le suis très peu. «Ajoutons, pour
compléter ce tableau de la morale des Lucifériens, qu'ils n'avaient d'autre
souci que les biens matériels, qu'ils ne songeaient qu'à s'enrichir et
adressaient à cet effet leurs prières à Lucifer (**).
(*) Virgines sub terra non posse deflorari, etiam si a mille viris
cognoscerentur.
(**) Ipsum pro divitus rogant. Fragment à la
suite de Pilichdorf sur les Vaudois, dans la Bibliotheca Pairum de Cologne,
1618, t. XIII, p. 341, cité par M. SCHMIDT.
Ainsi, tandis que les Cathares primitifs plaçaient
au sommet de leur système religieux un Dieu bon, objet exclusif de leur culte,
tandis que les Bogomiles partageaient leurs prières entre ce Dieu et son fils
céleste, tout en évitant de mécontenter le fils déchu, créateur de la matière,
les Lucifériens n'adressaient leurs hommages qu'à ce dernier. Au lieu que les
Cathares, voyant dans la matière l'œuvre du Dieu mauvais, évitaient tout
contact avec elle, les Lucifériens recherchaient ce contact pour plaire à leur
divinité. Les premiers se distinguaient par la pureté de leurs mœurs, leur
désintéressement, leur détachement des choses d'ici-bas : les Lucifériens, au
contraire, s'attachaient aux choses de la terre et faisaient des satisfactions
de la chair une sorte d'offrande agréable au démon créateur. Ces deux courants
en sens contraire, prenant leur source dans une même doctrine, ne sont pas un
phénomène particulier au seul catharisme : tous les systèmes dualistes l'ont
présenté, et nous le retrouverons tout à l'heure en Asie, chez les Ismaéliens.
Les uns ont prétendu dompter la chair par la
mortification, le jeûne, le célibat ; ils ont condamné le mariage et essayé de
dérober au Dieu mauvais tout ce que la
continence peut lui ravir. Les autres ont voulu
dompter la chair d'une façon tout opposée, en l'assouvissant : autre façon de
marquer du mépris pour elle. Ils l'ont considérée comme chose absolument
distincte de l'esprit, sans relation avec lui, incapable par conséquent de lui
communiquer aucune souillure. Au Dieu bon l'esprit, au mauvais la matière et la
chair. Placés sur cette pente glissante, ceux-là en sont venus à subordonner
l'esprit à la matière, et persuadés que le Dieu bon était étranger au monde, ne
voyant partout que la main du créateur malfaisant, ils ont cru l'honorer comme
il voulait l'être, par un culte conforme à sa nature.
C'est à cette branche du dualisme cathare mitigé,
c'est à cette sœur germaine du bogomilisme que convient, selon toute
vraisemblance, ce principe étrange qu'un moine de Vaulx-Cernay qui fit partie
de la croisade contre les Albigeois prête à certains hérétiques de son temps :
Nul ne peut pêcher à partir de la ceinture : Nullus potest peccare ab umbilico et inferius (*).
(*) Dans DUCHESNE, Scrip. hist. Franc., t. V, p.557. Ce point de dogme
est confirmé par Reinerius SACCHONI en ces termes : Quod a cingulo deorsum non committatur
mortale peccatum. V. SACCHONI, dans GRETSER, Opéra, t. XII, part. II, p. 30.
C'est aussi aux seuls Luciferiens, et non à
l'ensemble de la grande famille cathare, qu'il faut attribuer cette opinion sur
la nature de Jésus dont parle Pierre de Vaulx-Cernay : « Même disaient-ils
entre eux que ce Christ qui est né dans la Bethléem terrestre et visible et qui
a été crucifié à Jérusalem était un malfaiteur (fuit malus) ; que Marie
Madeleine fut sa concubine et qu'elle est la femme surprise en adultère dont il
est parlé dans l'Evangile. » Qu'on rapproche de ce texte la formule
d'absolution des Templiers : « Je prie Dieu qu'il vous pardonne vos péchés,
comme il les pardonna à Marie Madeleine et au larron qui fut mis en croix. »
Est-il possible, nous le demandons, de trouver, sur un point particulier, une
conformité de doctrine plus claire et plus significative ? Les sectaires
dont parle Pierre de Vaulx-Cernay ne
voulaient reconnaître d'autre Christ qu'un Christ
idéal dont la vie et la passion auraient eu pour théâtre non la terre
d'ici-bas, mais le monde invisible, la Bethléem et la Jérusalem célestes. Ce
Christ n'aurait été dans ce monde que d'une façon toute spirituelle, dans la
personne de son principal disciple saint Paul. C'est ici le dernier degré et
comme l'extrême ramification du docétisme. Le Christ n'a plus même une vie
simplement fantastique ; il ne s'est pas même incarné en apparence, comme le
pensaient les Cathares et les Bogomiles ; celui qui a porté ce nom n'est plus
qu'un homme ordinaire, un imposteur par conséquent et, qui pis est, un larron
et un débauché. Le Christ idéal ne s'est manifesté que par l'inspiration qu'il
a communiquée à l'un de ses disciples.
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