DEUXIÈME PARTIE - LES SOURCES DE LA DOCTRINE. I. SECTES CONGÉNÈRES ET SOURCES PREMIÈRES.
On voit, dès à présent, se dessiner les grandes
lignes de la doctrine secrète du Temple. Il reste à y pénétrer, à en saisir le
sens intime et les détails, en la conférant avec celle des sectes dont elle se
rapproche. Ce qui précède l'ail déjà pressentir que, selon nous, le templérisme
fut simplement une branche de cette grande souche cathare qui a produit des
rejetons si divers.
Mais sur quel rameau exactement s'est-il enté ? Ne
forme-t-il pas une branche à part, une secte sui generis, en laquelle se
sont fondus et combinés les principes de plusieurs hérésies congénères,
rattachée seulement à la secte mère par la communauté de quelques dogmes
fondamentaux, par des liens qui, pour être plus nombreux et plus directs que
ceux qui la rapprochent des cultes orientaux, lui laissent néanmoins sa liberté
d'expansion, son individualité, sa physionomie particulière ? C'est là ce que
nous allons examiner, et, pour le faire, quelques aperçus sur la filiation des
diverses sectes cathares et sur les deviations qu'elles ont imprimées à l'idée
génératrice du catharisme sont d'abord indispensables.
Cette hérésie, disons mieux, cette religion
cathare, qui
eut sa hiérarchie régulière, son église, ses
pasteurs, qui pendant tant d'années, tint en échec toutes les forces de
l'église orthodoxe, et contre laquelle Innocent III dut diriger une croisade dont les
terribles souvenirs vivent encore dans tout le midi de la France, cette hérésie
ne fût jamais arrivée au prodigieux développement qu'elle acquit du Xe au XVe
siècle, si la majorité de ses adhérents eût professé des principes aussi
diamétralement opposés à la morale éternelle, à l'honnêteté, à l'ordre social
que paraissent l'avoir été ceux qu'on reproche à l'ordre du Temple. Le nom même
de cathare, qui signifie pur et parfait, proteste contre une telle supposition.
Mais, comme toutes les grandes conceptions schismatiques, elle a subi des
modifications qui ont amené sa division en branches séparées. Pour quiconque
aura suivi avec attention l'exposé synthétique que nous avons donné de la
croyance des Templiers, il doit être évident tout d'abord que ce n'est pas dans
le catharisrne pur qu'il faut chercher la parenté immédiate de cette doctrine,
mais parmi les branches les plus dégénérées, parmi les sectes les plus adonnées
au culte d'un grossier sensualisme.
Nous ne dirons qu'un mot du fond même de la
doctrine cathare : ce qui importe surtout, c'est d'en suivre les déviations.
Nous arriverons peut-être par là à faire comprendre que les aberrations de
l'ordre du Temple ne sont point un phénomène aussi étrange qu'il le semble au
premier coup d'oeil, qu'elles sont la conséquence d'un système religieux très
dépravé sans doute, mais qui n'en a pas moins son explication historique et
philosophique.
Ce qui est imparfait ne peut provenir d'une cause
parfaite : la philosophie cathare part de ce principe emprunté à l'antiquité
orientale et qui lui est commun avec les Manichéens et les Pauliciens. Il y a
antithèse absolue entre un Dieu infini et bon, tel que l'intelligence humaine le conçoit, et un monde fini et voué au mal,
entre un Dieu qui est la vie infinie et des êtres qui ne naissent que pour
mourir.
L'être immuable et bon ne peut pas être l'auteur
des choses mauvaises et transitoires : il y a donc deux créations et deux
dieux. L'un, le Dieu bon, a créé les esprits ; il est le principe de la lumière
; son royaume est celui de l'intelligence ; son monde est le monde supérieur,
le monde invisible ou tout est parfait. Il ne prend aucune part aux choses qui
se passent sur la terre ; son domaine tout spirituel est sans rapport avec
celui de la matière : ce qu'il a créé n'est visible qu'aux anges et aux hommes
célestes dont le corps aussi bien que l'âme sont immatériels et étrangers aux
passions comme aux grossiers appétits des âmes et des corps terrestres. L'autre,
le Dieu mauvais, est le créateur de ce bas monde, de tout ce qui est tangible,
matériel, transitoire, de tout ce qui palpite et souffre. C'est lui qui a fait
le ciel visible et tous les astres. De lui procèdent tous les maux apparents,
le mal moral aussi bien que le mal physique ; il est le souverain dominateur de
la matière, de la nature inanimée comme de la nature organique. C'est lui qui a
donné à la terre la vertu de faire germer et fleurir les plantes (*). Il est la
source première de la vie, de la souffrance et du péché ; son nom est Lucifer,
et tout le mal qu'il fait, il le fait en haine du Dieu supérieur. On voit que
le rôle de Lucifer n'est pas médiocre et que les hommes ont bien autrement à
compter avec lui qu'avec le Dieu bon, relégué dans les espaces célestes et qui
n'exerce sur leur destinée qu'une influence très indirecte.
(*) Liber sentent. inquisit. tolos, 132,138,149.
Le Dieu mauvais a sa révélation dans l'Ancien
Testament : c'est dans le Nouveau au contraire que le Dieu bon s'est manifesté.
Voilà pourquoi il est dit du Dieu du Nouveau Testament « qu'il est lumière et
qu'il n'y a nulles ténèbres en lui(*).» Voilà pourquoi le Dieu de
la genèse crée le ciel et la terre ; mais « la
terre est sans forme et vide, et les ténèbres sont sur la surface de l'abîme (**). » C'est que le ciel et la terre, ainsi que les
ténèbres, sont l'œuvre de Lucifer. Voilà pourquoi encore, d'après l'Ancien
Testament, les fils de Dieu pèchent (***), tandis qu'il est dit
dans le Nouveau que « celui qui est né de Dieu ne pêche point (****). » Ce n'est pas le Dieu bon qui a parlé à Moïse et qui a
guidé le patriarche : Moïse a reçu la loi d'un trompeur ; il a été lui-même un
sorcier, un larron (*****). La loi n'ayant pas été
donnée par le Dieu bon, n'est pas de la foi et n'a aucune autorité.
(*) Première épître de saint Jean, I, 5
(**)
Gen., I,2.
(***) Gen.,VI,2
(****) Première épître de saint
Jean, III, 9.
(*****) SCHMIDT, Hist des
Cathares, t. II, p. 22, et les Actes de
l'inquisition de Carcassonne, 1247, au t. XXII, f 100 des vol. mss.
existant à la bibliothèque imp., et contenant les copies faites en 1669, par
ordre de Jean de Doat, sur les registres de l'inquisition et sur les documents
relatifs aux suites de la croisade contre les albigeois, dans les archives
d'Albi, Carcassonne, Toulouse, Narbonne, etc.
Les âmes des hommes créées par le Dieu bon ont été
séduites et entraînées sur la terre par le dieu mauvais, qui les a enchaînées
dans des corps où elles subissent tous les maux inhérents à la condition
humaine. C'est pour mettre un terme à leur servitude et au triomphe de son
adversaire que le Dieu bon a envoyé son fils Jésus sur la terre. Ce fils n'est
pas Dieu, mais une créature inférieure au Père. Pour induire en erreur le dieu
mauvais, il a pris la forme d'un homme ; mais son corps, formé de la substance
éthérée commune à tous les êtres célestes, était affranchi des lois de la
matière qui souille tout ce qui la touche. C'est ce corps céleste qui est entré
dans Marie et qui en est sorti sans recevoir d'elle aucun principe matériel ;
c'est lui qui a été mis en croix sans éprouver aucune douleur et qui est enfin
remonté au ciel. Toute la vie de ce Christ fantôme n'a été qu'une apparence. Il
n'est point réellement présent dans la sainte Cène : sa croix, ses images ne
méritent aucune vénération.
Si l'on joint à ces idées dogmatiques le rejet du
baptême d'eau, la condamnation du mariage et de la nourriture animale, la
communication du Saint-Esprit par l'imposition des mains dans une cérémonie
appelée le Consolamentum, l'usage de remettre au frère consolé un
fil de lin ou de laine dont il devait se ceindre
le corps, on aura un aperçu très sommaire, mais assez complet toutefois, du
système religieux des premiers Cathares.
Dès les premiers âges de cette doctrine se
manifesta une tendance à la modifier par une idée plus philosophique et en même
temps plus élevée : la croyance en un Dieu suprême, créateur du mauvais esprit
lui-même. Ce dualisme mitigé donna naissance à plusieurs sectes, reliées
seulement par quelques idées communes empruntées au catharisme primitif, mais
séparées par de graves divergences. Les unes révéraient, outre le Dieu suprême,
ses deux fils, dont l'un gouverne le royaume céleste et l'autre le monde
visible ; d'autres ne rendaient un culte qu'au chef du monde supérieur et à son
fils cadet, celui qui possède l'empire du ciel et des âmes : le fils aîné,
maître de la terre et des corps, était pour eux l'auteur du mal. Cependant ils
ne le méprisaient point et se gardaient de l'irriter, de peur de s'exposer à
ses vengeances. Enfin beaucoup de ces sectaires allaient plus loin et n'avaient
de culte que pour ce dernier qu'ils appelaient Satanaël, et auquel ils
attribuaient le pouvoir de les rendre heureux et riches (*).
(*) Michaelis Pselli, De operatione dœmonum dialogus, p. 8
; Schmidt, Histoire et doctrine de la secte des Cathares, t. 1er, p. 9 et t. II, p. 58.
De ces trois systèmes religieux, le plus répandu
fut celui qui professait le culte du Père et du fils qui gouverne le monde
céleste : ce fut celui des Bogomiles ; le plus grossier fut celui des Sataniens
ou Lucifériens, qui ne vénéraient que le fils aîné, le Dieu du monde et ses
démons, et qui maudissaient le fils cadet, lequel, suivant eux, provoque toutes
les catastrophes, afin de témoigner sa rancune à son frère. C'est de ces deux
doctrines que paraît s'être formée celle des Templiers. Leur culte, comme on
l'a vu, s'adressait à la fois au Père céleste et au démon : Jésus en était
exclu. Or Jésus, dans les deux théories hérétiques qui viennent d'être
exposées, c'est le fils
cadet. De là ce mot échappé à l'un des témoins de
l'initiation de Foulques de Troyes : « Ne faites pas
grand cas de celui-ci, parce qu'il est trop jeune ». Ainsi l'ordre du Temple
paraît avoir puisé à la fois dans les croyances des Bogomiles et des
Lucifériens ; nous devons donc esquisser ici ces deux doctrines, afin qu'on
puisse apprécier les éléments que la théologie du temple leur a empruntés.
Toutes les origines sont obscures : cela est vrai
surtout des origines religieuses, et en particulier de celle des Bogomiles.
Suivant M. Matter, cette origine est inconnue et antérieure au catharisme (*). Le système cathare ne serait qu'une sorte de résumé
tronqué, de traduction occidentale des doctrines Bogomiles, et ces dernières
seraient empruntées au gnosticisme. Suivant Néander, les Bogomiles
descendraient des Pauliciens et n'auraient absolument rien de commun avec les
Gnostiques. Enfin, pour M. Schmidt, dont l'autorité est si grande en cette
matière, le Bogomilisme n'est qu'une modification du dualisme cathare primitif.
(*) Hist. critique du gnosticisme,
2e édit., t. III, pages 257,266,300,311.
Les analogies existant entre ce système et celui
des gnostiques sont fortuites et ne proviennent, comme les analogies avec le
manichéisme et le paulicianisme, que de la communauté du point de départ (*). Cette opinion nous paraît la plus rapprochée de la
vérité. Il nous semble incontestable toutefois que quelques éléments
gnostiques, pour la plupart étrangers au catharisme occidental, s'allièrent au
dualisme bogomile dans les pays orientaux de l'Europe : M. Schmidt le reconnaît
lui-même dans quelques parties de son consciencieux ouvrage (**).
(*) SCHMIDT, note première du t. II, p. 263
(**) SCHMIDT, t.1, p. 12, et t. II, p.59
Mais, et c'est
là ce qui nous intéresse surtout dans cette question, ces éléments sont
secondaires : la célèbre théorie des émanations n'en fait pas partie. Or, cette
théorie est le principe fondamental du gnosticisme comme du manichéisme :
l'éliminer du système bogomile, c'est séparer nettement ce
dernier de ceux de Manès et de la gnose.
Les Bogomiles, dont le nom signifie : amis de
Dieu, étaient répandus en Thrace dès le milieu du Xle siècle.
Leur chef, Basile, fut brûlé par ordre de
l'empereur Alexis Comnène. La fille de ce prince, Anne Comnène, nous a laissé
un traité où elle tente d'expliquer leur origine, mais en se taisant sur leurs
doctrines, par respect, dit-elle, pour son sexe. Ces doctrines nous sont
connues par divers traités polémiques du théologien byzantin Euthymios Zigabenus,
dont le principal est la Panoplie dogmatique.
Le Dieu supérieur, le Père suprême, essence pure
et toute spirituelle, a deux fils : l'ainé, Satanaël, et le second, Jésus, qui
est aussi appelé Verbe, Christos et Archange Michaël. A l'aîné appartenait le
gouvernement du monde céleste. Il siégeait à la droite de Dieu qui lui avait
conféré la puissance créatrice. Enivré d'orgueil, il se révolta contre son
père, entraîna plusieurs anges dans sa rébellion et fut chassé du ciel avec
eux. Alors, aidé des compagnons de sa faute, il créa, à l'image du monde
céleste, une terre visible, ayant, comme l'autre, son soleil et ses étoiles.
D'un peu de limon tiré de l'eau, il fit le premier homme ; mais il ne parvint
point à le vivifier. L'esprit dont il avait animé Adam ressortit par le pied de
ce dernier et passa dans le corps du serpent, lequel devint ainsi un ministre
du démon (*).
(*) SCHMIDT, t. II, p. 60 ; MATTER, t. III, p. 300.
L'impuissant démiurge fut alors contraint de recourir à son
père. Il le conjura d'envoyer, un souffle sur l'oeuvre imparfaite, lui
promettant que l'homme ainsi animé leur serait commun. Dieu se laissa toucher à
cette prière, car, étant bon et père, il conserve pour son fils déchu un
involontaire attachement.. On voit combien nous sommes près ici de ce Dieu
mauvais des Templiers qui bien que démon, n'en est pas moins ami du Dieu
superieur et « converse avec lui quand il le veut. » Eve fut
formée comme l'avait été Adam ; Satanaël la
séduisit et eut d'elle une fille, Colomena, et un fils nommé Caïn.
C'était un moyen indirect de manquer à sa récente
promesse et d'assurer son empire exclusif sur la race qui devait descendre de
Caïn. Mais d'Adam et d'Eve naquit un autre fils qui, n'ayant point de sang
maudit dans les veines, devait être meilleur que son frère : Satanaël comprit
qu'une moitié de sa proie lui échappait. Il semble qu'à ce moment un traité
intervint entre lui et son père : le fils rebelle, renonçant à sa gloire divine
et dépouillé de sa faculté créatrice, reçut en échange l'entier gouvernement
des créatures qu'il s'engagea toutefois à ne point induire au mal, mais,
infidèle à sa promesse, il s'efforça de séduire et de perdre les hommes, et
Dieu fut obligé de venir au secours des âmes qui, on se le rappelle, étaient
son propre souffle. C'est dans ce but qu'il fit sortir de son cœur son second
fils, son Verbe, lequel entra dans la Vierge par l'oreille, n'eut d'un homme
que l'apparence et resta étranger aux besoins comme aux souffrances de
l'humanité. Jésus n'eut d'autre mission que de montrer aux hommes le chemin le
meilleur pour revenir au ciel ; sa mort fut sans effet pour l'humanité. Il ne
la délivra pas même de l'empire du malin ; car, bien qu'à la fin de sa vie il
soit descendu aux enfers pour y enchaîner son frère rebelle et arracher de son
nom la syllabe finale (el, Dieu), il ne put toutefois ravir à Satan le
pouvoir, l'influence mauvaise qu'il exerçait sur les hommes, et c'est pourquoi
ces derniers doivent se garder d'irriter ce prince du mal.
A l'exemple des dualistes cathares primitifs, les
Bogomiles regardaient l'ancien Testament comme inspiré par Satan, à l'exception
toutefois des prophètes et des psaumes. Par une interprétation arbitraire, ils
pliaient à leur doctrine tous les passages du Nouveau Testament qui n'étaient
pas en harmonie avec leurs principes fondamentaux. Ils admettaient aussi la vision d'isaïe,
livre apocryphe longtemps cher à diverses sectes gnostiques. L'évangile de
saint Jean était particulièrement en honneur chez eux ; ils le posaient sur la
tête des néophytes auxquels ils conféraient l'initiation (*).
(*) V. SCHMIDT, t. II, p. 7 et 61 ; MATTER, t. III, p. 305.
Peut-être est-ce ici le lieu de rappeler qu'au
dire de plusieurs historiens, cet évangile était, dans l'ordre du Temple,
l'objet d'une foi toute spéciale (*). Celle des sociétés maçonniques qui
prétend descendre immédiatement des Templiers possède un évangile grec de saint
Jean qu'elle affirme provenir des grands-maîtres du Temple et être copié sur
l'original du mont Athos. Mùnter attachait une grande importance à ce fait : il
pensait que ce manuscrit, dans lequel il croyait trouver des vestiges de
gnosticisme, remontait au XIIIe siècle. Au contraire, suivant M. Thilo,
professeur à Halle, éditeur du code apocryphe du Nouveau Testament, le
manuscrit dont s'enorgueillissent les Templiers modernes serait du commencement
du dix-huitième siècle et ne présenterait que des textes de saint Jean, sans
trace apparente de gnosticisme. Wilcke est plus précis : « Leur évangile de
saint Jean, dit-il, venu du mont Athos et souscrit en grec des cinq premiers
grands-maîtres du Temple, n'est que l'évangile connu de cet apôtre, mais
mutilé, tronqué, interpolé, falsifié par un faussaire moderne, de manière à y
insinuer le panthéisme du juif Spinosa, supprimant tout ce qui établit la
distinction des personnes divines, la divinité du Christ, ses miracles, la
primauté de saint Pierre, pour la transporter à saint Jean par une
interpolation frauduleuse, imposture fondée sur une erreur grossière. Les
anciens Templiers avaient entre autres pour principal patron saint
Jean-Baptiste ; les Templiers modernes, croyant que c'était saint Jean
l'Evangéliste, ont attribué à leurs devanciers l'évangile falsifié de l'Apôtre (**) ». Nous voilà bien loin, comme on
voit, de l'opinion de M. Henri Martin qui, après
avoir affirmé, dans son texte, que les Templiers profanaient la croix, mais
respectaient l'évangile, spécialement l'évangile le plus spirituel, celui
de saint Jean, ajoute en note, à propos du manuscrit conservé par les Templiers
modernes: « il parait bien établi que ce manuscrit, d'un âge assez
reculé, provient des grands-maîtres du Temple (***) ».
(*) V. MUNTER, dans Grouvelle ;
Henri Martin, Hist. de France, t. IV, p.478 ; MATTER, t. III, P. 325. Outre cet
évangile, les Templiers Modernes possèdent un recueil manuscrit de Dogmes et de
rites, appelé Léviticon, et qu'ils attribuent aussi aux anciens Templiers.
(**)WILCKE.t. III, p. 466.
(***) Hist. de France, t. IV, p. 478.
Entre des sentiments si diamétralement opposés, il
n'est pas facile de choisir et de prononcer. Le plus sage est d'attendre que le
monde savant ait été mis à même d'examiner et de discuter le document dont il
s'agit, ce que rendra facile la publication qu'en fait en ce moment M. Thilo
(*). Tout ce que nous voulons conclure de ce qui précède, c'est que les
Templiers, comme les Bogomiles, ont été accusés de prêter une foi particulière
à l'évangile de saint Jean.
Les Bogomiles ne vénéraient pas la croix, parce
que, disaient-ils, elle avait, servi à la mort du Christ. M. Matter remarque
avec raison que ce n'était là qu'un prétexte, puisqu'ils ne croyaient ni à la
mort ni aux souffrances du Rédempteur. Ils rejetaient, au dire d'Euthymius, «
le sacrifice mystique qui inspire une sainte terreur, ainsi que la
participation au corps et au sang du Seigneur », principes qu'on retrouve chez
les Templiers. Comme ils n'admettaient qu'un culte intérieur et tout spirituel,
les images et tout l'appareil extérieur leur étaient antipathiques. Cependant
ils se représentaient Dieu, le Père, sous la figure d'un vieillard à longue
barbe, le Fils sous celle d'un homme à qui la barbe commence à pousser ; le
Saint-Esprit comme un jeune homme à face lisse (**). Ils honoraient d'ailleurs
les démons dont le pouvoir n'avait pu être vaincu par Jésus. Mais, contrairement
à ce qui se passait dans l'ordre du Temple, ce culte des puissances inférieures
avait moins pour mobile le désir d'en recevoir des bienfaits que la crainte
d'en être maltraité.
(*) Lors de la lecture de la
présente étude devant l'Académie dés inscriptions (séance du 12 novembre 1869),
M. Alexandre a fait connaître en effet que l'évangile dont il s'agit, dit
Evangile des Templiers, venait d'être publié par M. Thilo.
(**) Euthymius Zigabenus, sect. 14. -
MATTER, t. III, p. 305.
Il n'y avait qu'un pas de ce respect mêlé de
terreur à un culte spécial et exclusif. Ce pas, quelques dualistes le
franchirent. Dès le milieu du Xle siècle on rencontre cette doctrine que
Satanaël doit seul être adoré, qu'à lui seul on doit adresser des prières pour
être heureux ici-bas.
C'est cette croyance qui fut propre à celle des
deux grandes branches du dualisme mitigé dont il nous reste à parler, à celle
des Sataniens ou Lucifériens ; c'est elle aussi qui semble avoir versé le plus
de flots troubles dans ce mélange impur qui forme la doctrine secrète du
Temple.
Ce qu'il convient ici de mettre en lumière, c'est
moins la pensée inspiratrice que ses conséquences, ce sont moins les dogmes que
les mœurs, les rites et les pratiques étranges qui en découlent, et ce côté du
sujet offre à la fois plus d'intérêt et moins d'aridité.
Que le lecteur veuille donc bien nous suivre au
fond de cette ténébreuse sentine d'impuretés où nous ne porterons du reste
qu'un flambeau rapide et discret. Il doit comprendre qu'il a dès à présent
entre les mains les premiers éléments de solution d'un des plus grands
problèmes de l'histoire. Ces rêveries que l'impitoyable logique propre aux
esprits incultes devait traduire en abus révoltants, ont été, dans leur temps,
des nouveautés hardies : elles ont soulevé les passions de générations
nombreuses ; elles ont fait couler des flots de sang. A ce titre elles
mériteraient de sortir du domaine étroit de l'érudition, quand même elles ne
devraient pas fournir la lumière qui permet d'élucider le fait le plus mystérieux
et le plus considérable du plus grand siècle du moyen âge.
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