PRÉAMBULE.(*)
(*). Cette étude a été lue devant
l'Académie des inscriptions et belles-lettres, dans les séances des 5,12 et 26
novembre 1869. L'auteur renouvelle ici ses remercioments à ses illustres et
bienveillants auditeurs : il a mis à profit leurs savantes observations dans le
texte qu'il livre aujourd'hui à la publicité.
Les Templiers ont-ils professé une doctrine
secrète en Opposition avec celle de l'église ? Cette doctrine fut-elle générale
clans l'ordre ? Quels furent ses dogmes, ses sources, ses relations avec les
grandes hérésies du treizième siècle ? Constituait-elle un danger social assez
menacant pour justifier les mesures par lesquelles l'Eglise et la Royauté
parvinrent à détruire l'ordre du Temple ? Ces problèmes ont fait longtemps le désespoir
des historiens. L.'abbé Vertot y voyait» l'énigme la plus impénétrable que
l'histoire ait laissé à
déchiffrer à la postérité, » et Napoléon
ne croyait pas qu'on pût jamais parvenir à les resoudre. « Comment, disait-il,
à cinq cents ans de distance, serait-il possible de
prononcer que les Templiers étaient innocents ou coupables, lorsque les
contemporains sont eux-mêmes partagés
?... Serait-il donc si pénible de rester dans le doute, lorsqu'il est bien
évident que
toutes les recherches ne pourraient arranger un resultat satisfaisant ? » Oui
certes, il est pénible de rester dans le doute. L'esprit, ou, si on l'aime
mieux, l'orgueil humain, ne sait pas se résoudre à ignorer. Le
mystère l'attire et le tourmente. Quand il se trouve en présence d'un de ces
problemes qu'on lui dit insolubles, il l'interroge curieusement, il l'examine
sous toutes ses faces, et il n'a de repos que lorsqu'il en a enfin percé les ténèbres. L'esprit, de
parti qui, en France, se mêle à tout, a nui longtemps à l'éclaircissement de
cette obscure histoire, Systematiquement et avant tout examen, on était pour ou
contre l'ordre du Temple, selon qu'on
appartenait au camp philosophique ou au parti
religieux, suivant qu'on etait incredule ou croyant. Innocenter les Templiers,
c'était faire le procès de la royauté qui a
profité de leurs dépouilles, de la papauté qui les a livrés et condamnés ; les
montrer coupables, c'était défendre à la fois la monarchie et la religion. De
nos jours même, est-il bien sûr que ces préoccupations soient absolument
étrangères aux jugements opposés dont cette ténébreuse affaire est l'objet ? Il
est juste toutefois de reconnaître que le camp des accusateurs s'est
notablement accru depuis un demi-siècle. Des études consciencieuses, des trouvailles
importantes ont déterminé et servi ce mouvement. Au nombre des plus décisives,
il faut ranger la découverte, dans la bibliothèque du Vatican, de la procédure
faite en Angleterre ; les travaux de divers érudits allemands et italiens ; la
mise au jour du texte régulier des deux grands interrogatoires français ; les
recherches, quelque erronée qu'en soit, selon nous, la conclusion, auxquelles
ont donné lieu certains monuments accusateurs qu'on attribue aux Templiers, et
enfin la publication faite en Espagne par Villanueva de la bulle de suppression
: Vox in excelso, fulminée pendant le concile de Vienne, et celle de la
bulle : Considérantes dudum, éditée le 6 mai 1312, dans la dernière
séance de ce concile. Nous citerons dans un instant un document accusateur et
inédit qui jette un nouveau poids dans la balance.
Grâce à ce vaste ensemble de travaux et de
documents, un revirement s'est peu à peu opéré dans l'esprit des érudits
laborieux et impartiaux. Aux apologies systématiques de Voltaire, aux
justifications passionnées de Raynouard a succédé cette calme appréciation
basée sur l'étude des faits et dégagée de tout parti pris qui est propre à
notre temps. A cette heure, tout le monde est à peu près d'accord pour
reconnaître qu'un grand intérêt religieux et social a présidé à la suppression
de la milice du Temple. Au fond c'est là qu'est la vraie question, et, sur ce
point
capital, se rencontrent et s'accordent des
écrivains appartenant aux écoles historiques les plus opposées, l'abbé
Rohrbacher et M. Henri Martin, par exemple. A vrai dire, ce qui fait encore
difficulté aujourd'hui, ce n'est ni la régularité de la procédure, ni
l'intégrité des commissaires pontificaux, ni même la culpabilité de la majorité
des accusés ; c'est la solidarité de l'ordre entier dans les crimes imputés à
un grand nombre de ses membres ; c'est aussi et surtout la détermination exacte
de la doctrine hérétique dont ces crimes paraissent avoir été la manifestation
et la conséquence.
Qu'il y ait eu beaucoup de coupables, c'est ce
dont les documents de l'époque si nombreux et si concordants ne permettent pas
de douter. Mais doit-on croire que ces coupables aient obéi, non à des
tentations individuelles, mais à une règle générale et secrètement imposée ?
Comment admettre que l'ordre entier du Temple, cet ordre qui, pendant tant
d'années, a versé pour la défense de la religion des flots du sang le plus pur,
ait pu ériger en principe le reniement officiel et nécessaire de son culte et
de son Dieu ? Voltaire, qui représente en histoire l'école du bon sens,
Voltaire se refusait absolument à cette; manière de voir. Les insultes
prodiguées à la croix, les excès impurs reprochés à certains membres, il
mettait tout cela sur le fait « d'un emportement de jeunesse dont l'ordre n'est
point comptable. » Et quant à la façon infâme dont avaient lieu les réceptions,
il refusait d'admettre Qu'elle eût passé en loi dans l'ordre. « C'est mal
connaître les hommes, disait-il, de croire qu'il y ait des sociétés qui se
soutiennent par les mauvaises mœurs et qui fassent une loi de l'impudicité(*).
»
(*) Essai sur les mœurs, ch LXVI
Nous nous expliquerons plus loin sur cette
question de
la solidarité de l'ordre
entier dans les désordres imputés
nombre de ses membres ; mais remarquons-le dès à
présent, l'on aura enlevé sa principale valeur à
l'argumentation de Voltaire, si l'on parvient à établir que, chez les
Templiers, le reniement, avec tous les scandales qui en découlaient, fut la
conséquence d'une hérésie développée au sein de l'ordre, hérésie analogue à
celle que l'Église eut à étouffer à la même époque dans un autre ordre
religieux. Tout s'explique alors ; tout ce qui semblait obscur et
contradictoire devient clair et intelligible. L'on n'est plus en présence de
crimes isolés, d'attentats individuels contre la religion et les mœurs, mais en
face d'un système religieux, envahissant, comme c'est le propre de toutes les
doctrine religieuses, et qui, une fois accepté par les chefs, a dû chercher à
s'imposer à l'ordre entier en brisant toutes les résistances. L'esprit de secte
rend compte de tout, aidé qu'il fut par l'entraînement de l'exemple, par les
violences exercées contre les récalcitrants et par l'obéissance propre aux
ordres religieux. Le mystère qui entourait les réceptions, l'initiation lente
et progressive des récipiendaires, le silence qui leur était imposé, la
résistance de la plupart des initiés quand d'horribles révélations leur
faisaient apercevoir la profondeur du gouffre où on les entraînait, et, dans un
autre ordre d'idées, les difficultés opposées par le pape aux premières
poursuites, la tiédeur subite qu'il manifesta pour la cause des accusés dès
qu'il eût connaissance de leurs aveux et qu'il put en mesurer la portée, le
soin qu'il prit de faire poursuivre les chevaliers dans tous les royaumes où ils
étaient établis, soin inutile s'il n'eût eu d'autre préoccupation que de
satisfaire l'avidité de Philippe-le-Bel, enfin le silence gardé par les membres
les plus indépendants et jusque-là les plus indociles du concile de Vienne,
lorsqu'après leur avoir fait connaître ses motifs secrets, le pape en vint à
supprimer l'ordre par voie de provision et en vertu de son autorité
apostolique, tous ces faits trouvent une explication
naturelle
dans l'hypothèse que nous énonçons, celle d'une hérésie menaçante pour l'Eglise,
d'une secte dangereuse qu'il fallait étouffer à tout prix, sans même ébruiter
les soupçons et les preuves.(*)
(*) La preuve que Clément V n'osa ou ne voulut pas
tout dire se trouve dans le texte même de la bulle de suppression : Vox in
excelso. La bulle dont il s'agit contient cette phrase significative : «
quelques-uns d'entre eux ont encore confessé d'autres crimes horribles et
déshonnêtes que nous tairons présentement. »
Cette explication ne date pas d'hier. Elle fut
entrevue des 1782 par Nicolaï, et hasardée quelques années après par Grouvelle,
dans un livre qui reste encore, malgré son ancienneté, la meilleure
dissertation qui ait été écrite chez nous sur les causes secrètes de la ruine
du Temple, Les travaux de critique et d'histoire religieuses accomplis tant en
Allemagne qu'en France depuis une trentaine d'années permettent aujourd'hui de
tenter une démonstration régulière de ce qui, chez ces écrivains, resta à
l'état d'hypothèse. L'un et l'autre du reste ne virent pas clairement de
quelles hérésies procède celle du Temple, et, depuis eux, les découvertes de
l'archéologie allemande n'ont fait qu'égarer l'opinion sur ce point.
On a vu tout à l'heure sur quel ensemble de
travaux et
de monuments originaux cette étude doit s'appuyer.
Aux
documents qui ont été rappelés, nous en ajouterons
un
encore inédit et qui n'était connu jusqu'ici que
par l'analyse très sommaire qu'en avait donnée Raynouard, dans
l'appendice à son ouvrage sur les Templiers. Il
s'agit de
l'enquête faite à Florence, dans l'église Saint-Gilles, en
octobre 1310, et dont l'original est conservé à la Vaticane.
Grace au concours bienveillant de M. le duc de
Persigny
et de M. le comte de Sartiges,
auxquels l'auteur de cette
etude est heureux de témoigner ici sa gratitude,
il a pu se
procurer une copie de cette procédure. Un
paléographe
habile
l'a transcrite, et M. le
chevalier Jean-Baptiste
Rossi, toujours empressé de rendre service à la
science, a
bien
voulu
collationner la copie sur l'original : le nom de
l'illustre auteur de la Borna soterranea
cristiana est une
sure garantie de la fidélité de
cette copie.
L'interrogatoire de Florence n'offre pas, à
beaucoup près, l'étendu du procès français de 1307 et de l'enquête de 1310.
Mais il n'en a pas moins, et par des motifs sérieux, une autorité et un intérêt
exceptionnels. Les dépositions qu'il relate n'ont point été obtenues par la
torture, les commissaires ayant procédé directement au nom du
Souverain-Pontife, sans intervention du bras séculier, et n'ayant pas, comme
ceux de France, subi la pression des autorités laïques. De plus, sur les points
les plus graves, sur ceux qui mettent le mieux en lumière la doctrine secrète
de l'ordre, ces dépositions sont les plus décisives peut-être qu'on possède.
Après l'enquête de Carcassonne, celle de Florence est la seule où l'idole
adorée par les Templiers soit désignée par son nom, la seule ,où il soit
question de ces prétendues figures baphométiques sur lesquelles on a tant
disputé. Dans une note qu'il nous adressait le 7 décembre 1867, le R.P. Theiner,
gardien des archives secrètes du Vatican, considère cette enquête comme très
aggravante pour l'ordre(*).
On peut, estimer en effet que tous le aveux les
plus compromettants, épars dans les interrogatoires faits en France, en
Angleterre et en Italie, sont condensés et comme résumés dans cette courte
procédure de Florence.
4. Voici le texte de cette note, à laquelle la
position particulière et les connaissances spéciales du P. Theiner prêtent un
certain intérêt :
« Quant au procès original des Templiers, il ne
s'en trouve aucune trace ni à la bibliothèque vaticane, ni aux archives
secrètes du Saintîege.
« La bibliothèque vaticane possède une enquête
officielle, faite sur l'ordre de Clément V, par l'archevêque de Pise et
l'évêque de Florence, contre les Templiers de la Toscane, en 1310. Cette
enquête est très aggravante pour l'ordre et contient vingt-six feuillets
in-fol. sur papier.
« Nos archives secrètes du Vatican contiennent dix
rouleaux des différentes enquêtes faites, par l'ordre du même pape Clément V, contre les Templiers, dans
l'île de Chypre, dans la Grèce, dans le patrimoine de Saint-Pierre, dans le
duché d'Urbin, dans plusieurs provinces ecclésiastiques de la France et de
l'Italie, qui sont assez importantes, très volumineuses et plus ou moins favorables
à l'ordre. Quelques-unes de ces enquêtes contiennent cent, cent cinquante et
plus de feuilles en grand in folio et sur parchemin.
« Ces documents sont tous originaux et du temps, et
en plus grande partie inédits. MM. Michaud, Michelet, Raynouard,
ChampoIIion-Figeac, Ferreira, Campomanez, Addison, Wilken et Havemann n'en font
aucune mention. »
Nous pensons que le célèbre archiviste commet là
une légère erreur. Raynouard a cité et même brièvement analysé quelques-uns de
ces documents. Mais il y a un abîme entre une courte analyse et une publication
intégrale. De telles pièces, d'où l'on peut tirer tant d'arguments
contradictoires, doivent être étudiées de près : elles ne peuvent être
regardées comme connues que quand elles sont publiées en entier.
|